LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

A l’approche des élections législatives, la Fédération des Artisans dresse son bilan de la coalition au pouvoir

Les propositions de la Chambre des Métiers et de la Fédération des Artisans pour les législatives

De l'artisanat à la sécurité sociale

Artisanat: Reconnaître les efforts de promotion des activités artisanales et réformer le droit d‘établissement en tenant compte des évolutions socioéconomiques
Aménagement du territoire: Améliorer la mobilité, faire bénéficier à la société de logements de qualité à prix abordables et repenser l’organisation territoriale du pays
Digitalisation: Soutenir et accompagner activement le repositionnement des entreprises, garantir une situation de concurrence équitable entre les „nouveaux“ modèles et les entreprises existantes
Grande Région: Renforcer la coopération entre les administrations et la Grande Région et obtenir l’assurance du respect des mêmes règles par les différents acteurs
Politique entrepreneuriale: Créer un environnement propice à l’entrepreneuriat avec un traitement équitable des salariés et des indépendants et la mise en place d’un droit des faillites moderne
Sécurité sociale : Maintien des taux de cotisation au niveau actuel et permettre une éclosion d’activités à haute valeur ajoutée et un accroissement de la performance des secteurs dits traditionnels
Ndlr: Cette liste est non-exhaustive et est consultable dans son intégralité via le site web de la Chambre des Métiers www.cdm.lu 

Notre société évolue et l’artisanat aussi. Si des métiers disparaissent, d’autres apparaissent. A côté de cette refonte de l’organisation faîtière de l’artisanat luxembourgeois, ses dirigeants suivent de près le débat électoral et affûtent leur message à l’attention du monde politique. Rencontre avec le président de la Fédération des Artisans Michel Reckinger et son secrétaire général, Romain Schmit. 

La Fédération des Artisans remonte à 1905. Il y a des métiers de l’artisanat qui ont disparu depuis et d’autres qui ont émergé. Aujourd’hui, y a-t-il des nouvelles fédérations qui se greffent à votre organisation?

ROMAIN SCHMIT Oui, il y a de temps en temps de nouvelles fédérations qui essaient d’adhérer. La dernière en date, ce sont les tatoueurs. 

MICHEL RECKINGER Ils sont dans la Fédération des Artisans mais on en train de travailler avec eux pour la mise en place d’un métier, c’est-à-dire une formation, un DAP. Qui a le droit de devenir tatoueur? Il faudra faire un DAP sur l’hygiène, etc. 

SCHMIT Il y a des regroupements qui sont en train de se faire. Si pour le moment on a encore une cinquantaine de fédérations, d’ici à la fin de l’année ou le début de l’année prochaine il en restera une vingtaine. 

RECKINGER C’est en principe le rôle des fédérations, c’est de regrouper et par après on ira voir les instances politiques et la Chambre des Métiers pour voir qu’est-ce que cela engendre dans l’information, dans les autorisations. C’est la deuxième étape.

Quel bilan tirez-vous du gouvernement sortant?

RECKINGER Mitigé. Et honnêtement plus de moins que de plus. Pourquoi? Probablement à cause de la frustration entre le début où ils sont quand même entrés pour faire de nouvelles choses. Suite au referendum, ils ont cru que tout ce qu’ils avaient fait les deux premières années était mauvais et ils ont tout changé. Ils ont surtout changé leur politique financière ou leur vision financière européenne en décrétant que le +0,5% (de solde structural Ndlr) pouvait devenir un -0,5% et ils se sont retrouvés avec de l’argent qu’ils ont commencé à débourser avec une nonchalance et surtout, je vois toujours le côté impossible de retourner à la case départ. 

L’une des déceptions citée par l’UEL est liée à la flexibilisation du temps de travail...

SCHMIT Il y avait un lien de fait entre la flexibilisation du temps de travail et l’introduction de nouvelles formes de congé, genre congé parental. Tout cela a été changé avec notre accord. Mais le gouvernement visiblement n’en n’avait plus rien à faire et c’est pour cela qu’on a été malmené à la table des négociations autour de l’organisation du temps de travail.

RECKINGER Cet accord entre le patronat et le gouvernement existe, il y a seize points, mais depuis maintenant deux ans il a été enterré, on n’en parle plus et ce n’est clairement plus sur l’agenda du gouvernement.

À la base, en quoi consistait cet accord?

SCHMIT Nous ne sommes pas demandeurs, nous sommes même franchement contre la refonte du (congé parental, Ndlr). Mais tant qu‘à faire allez, oui faites-le, c’est moderne, c’est dans l’air du temps.

RECKINGER Mais, en contrepartie, nous demandons la flexibilisation. Pour pouvoir compenser tout cela. Pour pouvoir dire, sur une année, lui a été en congé de maladie, toi tu travailles un petit peu plus et en fin d’année tu le récupèreras quand l’autre sera de retour. Il y avait une logique là-dedans. Maintenant, on ne l’a pas, donc maintenant le gars va en congé parental et on est bloqué. Si on se rappelle du propos initial du congé parental, on disait que c‘était bien qu’on allait engager quelqu’un que c’est bon pour l’Adem. Mais aujourd’hui, on ne trouve plus personne.

SCHMIT Déjà à l‘époque on n’en trouvait pas. Aujourd’hui on n’en trouve certainement pas. 

RECKINGER Donc, il n’y a que de la désorganisation. Et le fait de ne pas nous donner une flexibilisation du temps de travail nous bloque énormément. Et la politique n’a vraiment plus la vision de la réalité des PME. On ne peut pas leur en vouloir, il n’y a personne chez eux qui vient de notre environnement…

Bref, la pilule est amère en ce qui concerne la flexibilisation du temps de travail…

RECKINGER Et comment! Tout ce que Madame Cahen a fait a été fait on peut dire contre les PME. Même si on peut être d’accord sur tous ces congés spéciaux et qu’il en faut. Il n’y a que des problèmes qui viennent avec ces décisions. Et il n’y a pas de solutions. Aujourd’hui, j’avais toujours un à deux congés parentaux par an dans ma société. Depuis octobre, je suis au quinzième. Rien qu’en organisation, même si c’est peut-être légitime, on ne me donne aucune chance de m’organiser, on ne me donne aucun moyen de m’organiser autour de ces décisions. Donc, toutes ces décisions sont prises contre les entreprises. 

SCHMIT Il y a deux semaines, on a été voir un menuisier qui occupe treize personnes. L’année passée, il avait cinq de ces congés extraordinaires. Il est au bord de la faillite. Il y avait une dame qui était en congé de maternité, mais en même temps, il avait quatre congés parentaux justement parce qu’ils sont tellement attractifs maintenant qu’un employé de notre secteur n’a plus rien à perdre. Et le patron (…), il ne peut pas compenser, même en ayant quelques possibilités dans le domaine de la flexibilité.

Outre la flexibilisation du temps de travail, quels autres points négatifs déplorez-vous?

RECKINGER Logement: défaillance totale, rien. Impact direct sur les PME: où est-ce qu’on trouve notre main d‘œuvre qualifiée? On doit aller la chercher à l‘étranger. Formation professionnelle: échec total pendant cinq ans. Quatre directeurs à la formation en quatre ans et demi, zéro résultat. Pensions: on ne discute même pas des pensions. Discuter de la survie des pensions pour nos enfants est déjà un blasphème, on n’a pas le droit parce qu’on nous dit: „Ah vous voulez nous prendre quelque chose“. Mais il faut quand même avoir une vision réelle des choses. Dans dix ans au plus tard, la courbe sera négative et les caisses des pensions vont commencer à se vider.

SCHMIT La simplification administrative: il n’y a rien. Il y a eu un TGV d’annoncé mais nous, on voit un minibus. Il reste tellement à faire. 

RECKINGER L’environnement a été sorti de la simplification administrative, parce qu’ils ne voulaient pas. Aujourd’hui, un ministère de l’Environnement peut tout bloquer et il bloque tout. L’aménagement du territoire: on n’a pas assez de zones industrielles pour les PME. On a 102 communes sur un pays comme le nôtre. Il faut ouvrir une fois les yeux pour dire que c’est une aberration: l’organisation ne peut pas fonctionner d’une manière cohérente et efficace avec 102 communes qui ont tout à dire, donc qui peuvent tout bloquer.

Est-ce que vous voyez quelques points positifs?

SCHMIT Je crois que la réforme fiscale pour les PME était sympa, c’est le mot à dire. Mais il manquait encore des promesses faites qui n’ont pas été tenues. Il y avait le problème de la réserve immunisée pour PME: pouvoir mettre en place une réserve immunisée d’impôts jusqu‘à un certain plafond qu’on pourrait réutiliser endéans quelques années pour investissement. Donc en fait c’est favoriser la création de fonds propres pour l’entreprise. Il y avait tout ce problème de la succession dans les entreprises familiales qui faisait aussi partie de ce fameux paquet UEL-gouvernement, ça s’est dissout quelque part, on ne sait pas quoi. Le Pakt PRO Artisanat était sympa.

RECKINGER Francine Closener, ça c’est la lumière au-dessus, notre Messie. Elle a vraiment réussi dans les quatre ans et demi à s’apparenter à l’artisanat et aux PME. Elle a fait énormément de visites d’entreprises, elle a vraiment su écouter et comprendre les demandes du secteur et elle est venue avec des solutions. 

SCHMIT C’est une nouvelle qualité de collaboration, effectivement. 

Le gouvernement a beaucoup mis en avant le plan Rifkin et la 3ème Révolution industrielle. Quel est votre avis à ce sujet?

RECKINGER Encevo vient d’acquérir un des plus grands installateurs électriciens au Luxembourg, Paul Wagner & fils. Nous, on était avec Encevo, avec Enovos et avec le ministre de l’Economie en train de discuter comment transmettre ce Rifkin dans les entreprises pour que cette révolution énergétique puisse se faire. Donc il y a toute une stratégie qu’on a déjà compris et qu’on voulait bien essayer de transmettre auprès de nos entreprises membres.

Mais vous parlez au passé là…

RECKINGER Et puis, Encevo a dit: „On va faire cela nous-même“. On achète quelqu’un et on va s’en occuper. Mais vous pourrez toujours venir avec nous et le faire ensemble avec nous. Mais on parle de deux choses totalement différentes. Est-ce qu’on est en partenariat avec une organisation étatique ou bien est-ce qu’on est en concurrence avec un concurrent étatique? On ne peut pas être partenaire et concurrent à la fois. 

SCHMIT Rifkin ne nous fait pas peur au contraire. On se dit que pour mettre en place tout ce qu’il dit, ce bonhomme, il faut bien des artisans pour le faire. C’est l’idée que plutôt qu’on le fasse le secteur avec Enovos, Enovos prenne les devants et dise tout de suite: „En parallèle, on le fera nous-mêmes aussi“. Et ça nous dérange fortement, pour ne pas dire plus.

Qu’est-ce que vous attendez du prochain gouvernement?

SCHMIT On aimerait bien être reconnu en tant que secteur, on aimerait bien voir nos interlocuteurs, qu’on nous parle. Aménagement du territoire, c’est l’organisation du territoire et surtout l’autonomie communale. Digitalisation, connectivité, le soutien aux initiatives qui se font, garantie de l’accès aux données des entreprises artisanales dans leur domaine d’intervention.

RECKINGER De nouveau Enovos. Demain, Enovos sont chez vous. Ils ont accès à vos données d‘électricité, ils savent si vous avez une chaudière au gaz à la maison l‘état de votre chaudière, parce qu’il y a celui qui vient faire la lecture et la réception des installations gaz passe par Creos (un acteur Enovos Encevo) et en principe ils peuvent demain venir vous dire: „Paul Wagner va venir remplacer ta chaudière, ton frigo est très vieux on le remarque par la consommation électrique tu dois le changer.“ Et tout cela en contournant le secteur comme il existe aujourd’hui: électricien, installateur, mécanicien, commerces.