STRASSEN
CATHERINE KURZAWA

Rencontre avec le président du conseil d’administration d’ICT Luxembourg, Gérard Hoffmann

S’il est un domaine d’activités qui a un temps d’avance, c’est bien celui de l’ICT. Si le secteur semble globalement satisfait de l’action du gouvernement, il pointe aussi quelques défis qui se profilent à l’horizon. Le président du conseil d’administration d’ICT Luxembourg, Gérard Hoffmann, nous explique tout cela.

Comment se porte le secteur de l’ICT au Luxembourg?

GERARD HOFFMANN C’est l’un des secteurs qui est toujours en croissance depuis une dizaine d’années en fait, depuis la crise financière. C’est un secteur qui a connu des niveaux d’emploi autour de 4% de l’emploi (total, ndlr.) et on est vers les 7% du PIB. C’est un poids lourd: on a plus de parts dans le PIB par exemple que l’industrie manufacturière.

L’intelligence artificielle semble être un sujet prisé par ICT Luxembourg. Pourquoi?

HOFFMANN C’est le thème de l’année 2018. On a décidé cela suite à un voyage d’études qu’on a fait l’année dernière au Japon et en Corée où on s’est aperçu que c’est vraiment une vague qui arrive. Ça a été confirmé lors d’un voyage qu’on a fait cette année en Californie, dans la Silicon Valley et à Seattle où on a vu les grands acteurs du domaine et ça se confirme que vraiment, c’est une chose à laquelle il faut sensibiliser l’économie luxembourgeoise. On se dit que pour avoir un certain impact au niveau de nos membres, on va se focaliser sur un sujet. Du côté externe, on se concentre sur le dialogue avec le gouvernement luxembourgeois où on a chaque année une réunion de concertation sur les grands problèmes du secteur et où on fait des propositions pour l’amélioration de l’environnement.

Quels sont les problèmes du secteur?

HOFFMANN La «smart nation», c.à.d. la digitalisation de l’Etat pour montrer l’exemple aux entreprises en digitalisant l’administration publique. Le Luxembourg a quand même un retard dans ce domaine-là et il y a des classements internationaux où le Luxembourg excelle mais l’exception, c’est en fait la digitalisation de l’Etat. Nous sommes conscients que quand ce gouvernement est arrivé, il a d’abord dû travailler l’extérieur avec LuxLeaks etc. On a créé vraiment un «nation branding» qui est très bien avec beaucoup d’actions dans le digital mais aussi dans le spatial. Et comme on ne peut pas tout faire à la fois, il y a peut-être eu moins de progrès dans la digitalisation interne mais nous insistons que ça reste une priorité qu’il faut peut-être attaquer maintenant. C’est l’occasion pour un prochain gouvernement de faire un projet dans ce domaine-là.

Dans cet ordre d’idées, on demande la création d’un ministère de la transformation digitale. Mais qui serait quand même directement rattaché au Premier ministre pour garder la continuité qu’on a aujourd’hui sur base quand même d’un système qui a très bien fonctionné. Il ne faut pas détruire, il faut juste donner encore plus d’importance à cette mission transversale que Digital Luxembourg a en lui donnant un ministère un peu plus fort.

Avez-vous d’autres demandes au prochain gouvernement?

HOFFMANN Toujours dans l’esprit de la «smart nation», il faut voir ce que l’Etat peut faire pour stimuler la digitalisation de nos entreprises. Et surtout les PME. Parce que les entreprises qui sont un peu plus locales ou régionales, elles sont moins conscientisées. On a proposé différentes incentives: l’ouverture massive des données publiques, le réseau 5G qui pourrait être testé dans le domaine des entreprises. Et «last not least»: il faudra quand même résoudre la question du télétravail des frontaliers qui sont limités par leurs Etats d’origine respectifs en termes de fiscalité. Et là il faudra trouver des concepts originaux qui permettent de faire malgré tout avec des modèles peut-être innovants.

Le deuxième point, outre la «smart nation», ce sont les «skills» (ou compétences, ndlr.). On voit une faiblesse du côté des formations initiales qui ne sont pas adaptées aux besoins de la nation. Les instituteurs dans les écoles primaires, les professeurs dans les lycées, ne sont pas exposés directement à l’économie, ils ne se rendent pas compte que la digitalisation est un impératif auquel personne ne peut échapper et qui devrait donc trouver son entrée dans les programmes scolaires dès le plus jeune âge. Là, on a encore une fois un retard peut-être par rapport à d’autres pays. Mais il y a aussi beaucoup d’internationaux qui viennent au Luxembourg et là aussi, il faut travailler la formation en intégrant mieux ces gens-là dans le système luxembourgeois. Aujourd’hui, avec le multilinguisme, c’est très difficile pour les étrangers qui viennent ici et qui parlent rarement trois langues. Donc là, il faut trouver aussi des pistes pour des baccalauréats internationaux un petit peu plus adaptés à la réalité économique.

Quel bilan tirez-vous du gouvernement sortant?

HOFFMANN Sur ce qui a été fait, il faut dire qu’on est vraiment très satisfaits. Nous avons vu beaucoup de choses en relativement peu de temps qui ont été réalisées. Sur la promotion du Luxembourg comme destination ICT à l’étranger, on a vu un renforcement des structures avec la fusion de «Luxembourg for Business» et de Luxinnovation. On a aussi beaucoup d’espaces de co-working et d’incubateurs. Il y a la  «Luxembourg House of Startups», la LHoFT, le Technoport, le Paul Wurth InCub, le 1535° à Differdange et ça c’est quelque chose qui n’existait pas encore il y a quelques années. Il y a eu le programme Fit4Start de Luxinnovation pour les start-ups et donc, ça c’est aussi positif. On a vu une réforme de la loi sur le renouvellement des régimes d’aides à la recherche, au développement et à l’innovation. La nouvelle loi IPBox conforme aux standards internationaux… On excelle quelque part en matière de recherche et de formation universitaire. L’université du Luxembourg avec le SnT qui est un gage de qualité pour la collaboration entre le secteur public et le secteur privé. On a vu une amélioration de la procédure d’immigration pour les gens en provenance de hors de l’Union européenne. Cela nous facilite la vie aussi.

Concernant les infrastructures, il y a eu aussi la construction de nouveaux data centers. Détenus par l’Etat en effet, mais quand même mis à la disposition des acteurs privés. On a commencé à Luxembourg le déploiement de l’Internet de l’énergie avec les compteurs intelligents, et cette liste est évidemment non exhaustive.

Par rapport à l’action du gouvernement, vous avez souligné des points positifs. Est-ce que vous voyez des points négatifs?

HOFFMANN Très peu franchement. Il est difficile de faire beaucoup plus. Mais les suggestions qu’on fait sont quand même des faiblesses. Au niveau de la «smart nation», la digitalisation de l’administration et au niveau des «skills» la  formation initiale surtout qui ne tient pas la route, ce sont des faiblesses importantes. Et elles sont entièrement entre les mains de l’Etat.

Par rapport au plan Rifkin fort mis en avant, considérez-vous au sein d’ICT Luxembourg que c’est quelque chose d’intéressant ou non?

HOFFMANN On considère cela comme très intéressant et il faut bien sûr le décliner pour notre secteur et l’interpréter. C’est un cadre et dans ce cadre il y a une certaine philosophie qui est définie. Et alors on peut parler d’infrastructures dans ce contexte qui facilitent qu’un plan Rifkin se mette en œuvre. Et là on a différents axes où le gouvernement a pris des actions où il faudrait encore plus s’investir. Par exemple, on a une initiative sur la blockchain qui s’appelle Infrachain entre l’Etat et différents secteurs privés. Sur cet axe-là, nous pensons que l’Etat pourrait encore plus faire. Il y a le High Performance Computing (HPC) où il y a eu une annonce récemment que le Luxembourg va héberger le centre de cette organisation. Maintenant, il faut regarder concrètement ce que ça veut dire mais c’est évidemment très positif et ça sous-tend le plan Rifkin parce que qui dit plan Rifkin dit  aussi intelligence artificielle. Sans  HPC, il n’y a pas vraiment d’intelligence artificielle.

La 5G fait aussi partie un peu de cette politique, il faut rester leader de technologies et dans ce monde de la digitalisation par rapport à l’environnement européen on ne doit pas tomber en arrière en ce qui concerne le déploiement de la 5G. Mais c’est un dossier difficile qui est très cher pour les opérateurs et dès lors il faut trouver des modèles intelligents qui permettent de le faire. Et là l’Etat a un rôle à jouer pour faire un cadre, que ça soit au niveau des autorisations pour les antennes ou pour un peu plus de facilités.

Vous disiez en début d’interview qu’il faut sensibiliser l’économie luxembourgeoise à l’intelligence artificielle. Donc pour vous, il y a un potentiel de retombées économiques pour le pays?

HOFFMANN L’intelligence artificielle oui, c’est un outil qui va être omniprésent. On peut s’imaginer d’optimiser des processus de manufacture, de production, de logistique, de trafic, c’est une technologie qui permet de mieux piloter quelque part beaucoup de choses. Et donc, de mieux utiliser nos ressources.

Avez-vous quelque chose à ajouter?

HOFFMANN Le plus important, c’est de rester vigilant en termes de fiscalité sur le régime de la propriété intellectuelle. Il faut continuer à rester compétitif pour que la propriété intellectuelle s’installe ici. C’est le nerf de la guerre dans l’économie du 21ème siècle, ça c’est clair.

Ensuite, on a beaucoup de régulateurs. Le cadre régulatoire devient de plus en plus important dans la différenciation d’une économie. En général, on voit la régulation comme une opportunité à condition qu’elle soit bien faite. Il faut éviter que ça devienne un fardeau. En général, le Luxembourg a toujours pu articuler ça de manière positive. 

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