LUXEMBOURGGASTON CARRÉ

L’année s’achève, une ère entière est révolue et Rob Roemen n’est plus. Rob Roemen en effet s’en va alors qu’un temps technologique nouveau condamne à l’obsolescence le métier de journaliste tel que Roemen l’a exercé, et dont il restera une figure archétypale.

Le sous-signé n’a d’autre titre au présent hommage que la dette contractée auprès du disparu. Rob m’ayant ouvert, en confiance, la porte de ce métier que vingt ans plus tard j’exerce encore. Je lui dois tout ce que celui-ci allait m’apporter: bonheurs, désillusions, exaltations et déniaisements. Parmi les bonheurs: le souvenir ému de ce que le métier fut, sans hostilité à ce qu’il est devenu.

Souvenir de Rob Roemen donc, début des années 90, alors qu’au service International les dépêches d’agence se débitent au télex et se découpent sur la tranche d’un plan de bureau. Roemen le bourru, le grincheux, l’atrabilaire, fulminant Camel au bec à travers les couloirs de la rédaction. Roemen exerçait sur moi une sorte de terreur fascinée. Il était sans délicatesse pour quiconque n’avait pas son voltage, ou du moins l’aspiration à y accéder. Cette inclémence fut ma chance, car je fis tout pour m’élever à son étiage, où l’intimidation allait muer en considération.

Il fallait faire beaucoup pour ainsi s’exhausser. Car Roemen avait du journalisme une «haute idée», au sens où de Gaulle avait une «haute idée» de la France. Or, la conscience aiguë de sa mission n’empêchait pas une ombrageuse attention à l’outil par quoi elle s’exerçait, la langue en particulier, de sorte que Rob Roemen pouvait voir rouge pour une faute d’orthographe, ce qu’il appellait une «boulette», mais qui à ses yeux était outrage au dictionnaire.

Respect pour un homme qui exerça son métier comme on joue son va-tout. Sans retenue, sans modération, sans égard pour les soucis de santé qui sans cesse l’accablaient. Il y avait chez lui une ardeur obtuse, une énergie un peu taurine, qui chaque main le ramenait dans l’arène, fût-ce en claudiquant. D’où tenait-il cette vigueur?

D’un besoin de légitimation, voire de revanche sur le plan très personnel, sur lequel on ne s’attardera pas ici. Mais, aussi, de ses convictions, de la dogmatique singulière pour laquelle il entendait se battre. Respect, donc, pour Roemen en animal politique. Alors que commençait le processus de sape qui aujourd’hui culmine dans le délitement de toute idéologie, Roemen battait haut son pavillon libéral, lui qui du libéralisme luxembourgeois rédigea, «Aus Liebe zur Freiheit», qu’il appelait sa «bible.»

Respect dès lors pour la manière dont l’animal livrait bataille. Une conférence de rédaction avec Roemen, était la concertation d’une armée en campagne, avec Rob en généralissime roué, pesant les forces en présence, les cartouches de l’ennemi, l’état de ses propres troupes. Alors que la paix règne aujourd’hui sur les mornes plaines des idéologies dévastées, travailler avec Roemen procurait le bonheur de livrer bataille, ou du moins d’y assister. Le journalisme, pour Roemen et avec Roemen, n’était pas un métier mais une charge, dans tous les sens du terme: une fonction, un apostolat, un poids, un assaut. Le journalisme comme charge, comme enjeu, comme éthos, pour le meilleur et le pire, car ainsi armé on défendait la veuve et l’orphelin, mais on pouvait abattre aussi un élu scélérat. Le journalisme, un art de la guerre?

Rob Roemen alors en fut un grand combattant. Au nom de la justice, du droit, de la liberté, ces valeurs un peu désuètes désormais, dont nous ne savons plus dire le nom sans un sourire navré. Roemen y croyait fort, à ces choses-là, et son engagement de bourgmestre, alors que sa retraite de journaliste lui aurait permis d’enfin respirer, lui qui respirait mal, attesta son goût pour la politique en ce croisement où elle trouve son plus ample épanouissement et où Roemen se tenait en majesté, à savoir au croisement où la politique est à la fois exercice d’un pouvoir et mobilisation de celui-ci au service de la cité. Rob Roemen en combattant donc, mais en guerrier paradoxal, dont la carapace de bélier ne visait qu’à contenir une sensibilité à fleur de peau. Respect dès lors pour l’obstinée pudeur de cet homme qui dépensa une énergie folle à jouer les rudes, lui qui était un tendre. Respect donc, et gratitude, voire une forme d’affection. Äddi Rob, et merci!