CANNES
THIBAUT DEMEYER

A Cannes, Donato Rotunno, directeur de «Tarantula Luxembourg», partage ses craintes

Faisant suite à la conférence de presse donnée par Guy Daleiden, directeur du Film Fund, lors de la journée luxembourgeoise à Cannes, Donato Rotunno, le directeur de la société de production «Tarantula Luxembourg» nous explique pourquoi l’ensemble des producteurs luxembourgeois n’est pas rassuré.

Comment se porte l’industrie de l’audiovisuel au Luxembourg?

Donato Rotunno En fait, rien de nouveau sous le soleil cannois puisque depuis deux ans, on annonce quand même une situation assez dramatique autour de ce que l’on a voulu il y a 20 ans, c’est-à-dire un secteur industriel de l’audiovisuel qui s’est développé très positivement avec énormément de créateurs, d’input culturel, technique et artistique. Aujourd’hui, on est arrivé à une situation que l’on annonçait déjà il y a quelques temps, à savoir une limitation du budget qui nous pose un vrai problème. Du coup, il y a dans l’air beaucoup d’angoisse, de peur dans ce secteur. Il faut absolument que ceux qui ont les responsabilités en soient conscients. Ce n’est pas seulement de la négociation syndicale, c’est quelque chose d’annoncé, qui est absolument structurel, qui est un vrai problème mettant en danger des sociétés de production. C’est aussi simple que cela.

Dès lors, peut-on dire que le cinéma luxembourgeois est en crise?

Rotunno Disons qu’une crise fait partie d’une évolution, elle sert à rebondir. Si les interlocuteurs autour de la table sont intelligents, positifs et constructifs, alors bien évidemment, la crise, on la surmonte et on peut imaginer quelque chose de plus fort encore. Ce qui me chagrine, c’est que j’ai l’impression, après 24 ans de Tarantula, d’être dans la 5ème année de création de société. C’est de ne pas avoir de vision sur les trois prochaines années, de ne pas avoir d’interlocuteurs capables de comprendre notre secteur, de voir tous les efforts collectifs que nous avons faits, dans l’intérêt du pays, dans l’intérêt d’un futur d’une génération qui maintenant frappe à la porte en nous disant qu’elle veut grandir dans ce secteur, qu’elle a fait des études à l’étranger, qu’elle revient au Luxembourg, qu’elle a envie d’apprendre, d’apporter ce que nous avons construit, et moi, en tant que chef d’entreprise, je dois lui répondre quelque chose. Malheureusement, à ce jour, je n’ai pas de réponse à lui donner et cela me rend vraiment triste.

Comment est-ce que l’on en est arrivé là? Est-ce qu’il y a eu une forme de laxisme des personnes responsables?

Rotunno Je ne tiens pas à jeter de pierres. Comme a dit Nicolas Steil, il est minuit moins une. Je pense qu’il faut agir simplement aujourd’hui. Ce n’est pas dans six mois ou dans neuf mois, ce sera vraiment trop tard. Je ne me veux pas alarmiste, je n’exagère pas en disant cela. Je pense qu’il y a énormément de petites sociétés, qui portent des réalisateurs luxembourgeois, qui ont fait un énorme boulot durant ces dernières années et en tant que vice-président de l’ULPA, je suis à leur écoute. Ils n’osent pas trop le dire en public mais je pense que c’est nécessaire d’écouter aussi la voix de ces petites sociétés. Sincèrement, ce qu’il nous faut, c’est tout simplement une vision, une prise en compte de la réalité budgétaire autour du secteur industriel, une démarche constructive d’explications auprès du public et des partenaires.

Nicolas Steil le disait, vous êtes ici entre autres pour rencontrer des gens, pour faire des projets. Est-ce qu’il y en a quand même encore des projets et est-ce que vous avez pu en concrétiser quelques-uns depuis que vous êtes ici à Cannes?

Rotunno Je pense qu’il faut absolument souligner un fait essentiel: le Luxembourg ne peut pas construire toute sa cinématographie uniquement sur les majorités en luxembourgeois. Nous sommes un tout petit pays et dans tous les secteurs économiques du Grand-Duché du Luxembourg, nous travaillons avec l’étranger, la Grande Région, à l’international, c’est ce qui fait du Luxembourg une pièce maîtresse en Europe. Cela signifie que nous sommes en apport avec des grandes puissances qui ont les finances donc, les films minoritaires coproduits au Luxembourg font partie intégrante du secteur audiovisuel luxembourgeois. Il faut peut-être mieux doser, peut-être mieux équilibrer puisque nous avons un nouvel essor artistique de jeunes réalisateurs luxembourgeois qu’il faut mettre en priorité. Bien entendu, l’élément essentiel pour l’ensemble du secteur est de continuer à coproduire des films minoritaires. Alors, pour répondre à la question, non, cette année à Cannes, je n’ai rien à annoncer à mes partenaires. Des projets, on en a toujours, ça fait 20 ans que l’on est sur les marchés, les gens connaissent notre catalogue, Tarantula a une renommée internationale, ils viennent, ils nous approchent et je n’ai pas de réponse. Pour l’instant, je dis «work in progress, standby» et on espère effectivement que très vite, on puisse arriver avec une vision très claire. Il n’y a rien de pire dans un secteur industriel, quel qu’il soit, de ne pas avoir de vision. Malgré tout, je reste optimiste, j’adore ce que je fais, ce n’est pas cela le problème, j’ai une très belle équipe au bureau qui se serrera les coudes le temps nécessaire pour que l’on puisse surmonter cette crise mais il est vrai que c’est un drôle de sentiment, c’est un drôle de Cannes, ce Cannes 2018.

Cela veut dire aussi, si je comprends bien, qu’il va y avoir des risques de pertes d’emplois dans le secteur et notamment au niveau des maisons de production?

Rotunno En ce qui me concerne directement, oui. Ce n’est pas du tout un élément qu’il faut négliger. Il y a des sociétés de production qui vont devoir restructurer, revoir leurs frais, imaginer de ne pas engager, voire de licencier, j’insiste, c’est vraiment une crise. Ce n’est pas seulement du bla-bla!