LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Retour sur l’histoire de l’Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés avec son porte-parole Sérgio Ferreira - et état des lieux de l’intégration au Grand-Duché

Un peu d'histoire

L'ASTI en dix dates

18 novembre 1979  Assemblée générale constitutive dans les locaux de l’União, 140 rue Adolphe Fischer. Les statuts de l’association sont publiés au Mémorial le 9 février 1980
20/21 juin 1981 Premier Festival de l’Immigration sur la Place Guillaume
1985 L’ASTI crée la plate-forme associative Comité de liaison et d’action des immigrés, devenu entretemps Comité de liaison des associations d’étrangers (CLAE)
1986 L’ASTI refuse de payer les cotisations d’une de ses employées non luxembourgeoises à la Chambre des Employés Privés. L’action en justice qui s’en suit aboutit en 1997 à un arrêt de la Cour de Justice des Communautés européennes obligeant le gouvernement à changer la loi pour admettre désormais tous les salariés non-luxembourgeois aux élections aux chambres professionnelles
1992 A la suite du traité de Maastricht, le droit de vote communal et européen est conféré à tous es citoyens de l’UE dans leurs pays de résidence. Les Etats membres avec plus de 20% d’étrangers peuvent obtenir des dérogations. Le Grand-Duché en obtient un maximum, dont celle de ne pas devoir appliquer l’accès au vote des citoyens de l’UE aux mêmes conditions que pour les nationaux. Les dispositions retenues par le Luxembourg s’appliquent une première fois aux élections communales et européennes en 1999
2003 L’ASTI engage un secrétaire politique. Le poste sera financé par cotisations et dons pour sauvegarder l’indépendance de ce poste
2005 Suite à l’immolation d’une ressortissante congolaise à la place d’Armes, des mails racistes circulent. L’ASTI agit en justice, l’auteur des mails est condamné à une amende de 1.000 euros
2008 Signature d’un premier pacte d’intégration communal avec les 15 communes du réseau LEADER Rédange-Wiltz
2011 La loi du 13 février 2011 élargit le droit d’éligibilité aux élections communales à tous les résidents étrangers
2015  Dans le cadre du référendum du 7 juin dont une des questions est l’ouverture sous conditions du droit de vote aux élections législatives aux non-luxembourgeois, l’ASTI bat campagne pour une telle ouverture
18 décembre 2018  L’ASTI fait part de sa déception par rapport au programme gouvernemental qui resterait trop modeste en matière d’intégration, un effort qui concernerait aussi les frontaliers d’ailleurs. «Au delà des questions de mobilité et de droit du travail, rien n’est proposé à celles et ceux qui représentent 48% de la force de travail du pays», pointe l’ASTI

Sources: ASTI 30+, paru en 2010 à l’occasion du 30ième anniversaire de l’association, propres recherches

Il y a 40 ans - formellement avec l’assemblée générale constitutive le 18 novembre 1979 naissait l’Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés. «C’était un moment, où l’immigration prenait plus d’impact qu’avant au Luxembourg», précise Sérgio Ferreira.
En effet, les législations avaient changé, permettant une circulation plus libre des travailleurs dans les pays européens et facilitant le regroupement familial.
C’est à ce moment aussi qu’une importante vague d’immigration portugaise arrivait dans un Grand-Duché dont le développement économique tournait à plein régime et qui accusait une grosse demande de main-d’oeuvre. Si la plupart des Portugais - leur patrie n’accéda à la Communauté européenne qu’en 1986 - débarquaient alors au Grand-Duché sans autorisation, ils furent très rapidement intégrés dans le marché du travail luxembourgeois.
Où ils durent de temps à autre faire face à des abus. Ainsi, comme le relatent Serge Kollwelter et Laura Zucoli dans leur chronologie au sein de l’ouvrage publié à l’occasion du 30ième anniversaire de l’ASTI, le scandale d’une entreprise employant une cinquantaine de menuisiers portugais «sans papiers» défrayait la chronique. Les immigrés portugais se retrouvaient dans des associations souvent issues des milieux catholiques. Mais il n’existait pas un mouvement national énonçant des revendications politiques pour améliorer la situation des concernés et faciliter leur intégration et celle de leurs enfants.

Des personnalités de tous bords à bord depuis le début

Sous l’impulsion de personnalités, dont le président de la Chambre des Députés et le vicaire général, mais aussi des représentants de tous les courants politiques et pléthore de spécialistes du droit, qui avaient compris qu’il fallait mettre les bouchées doubles pour réussir l’intégration des nouveaux venus et de leurs familles, naissait alors l’Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés. Si le Grand-Duché est une terre de migration depuis des siècles - «la migration fait partie de l’ADN du Luxembourg», pointe Sérgio Ferreira - l’afflux des années 1970 et des décennies suivantes aura cependant nécessité des efforts plus conséquents qui vont bien au-delà d’une bonne intégration dans le marché du travail mais qui touche aussi l’école, la formation aux langues, l’accès au logement, la facilitation des contacts à tous les niveaux de la vie quotidienne, l’assurance de la non-discrimination - et évidemment aussi la participation politique.

En partant des besoins du terrain

«Aujourd’hui, l’ASTI est un acteur incontournable pour toutes les questions qui concernent le vivre ensemble», se réjouit Sérgio Ferreira. Une conséquence de l’approche de l’association qui partirait toujours des besoins concrets sur le terrain pour réfléchir à des solutions tout autant concrètes dans l’intérêt général.
L’ASTI est ainsi devenu en quelque sorte un laboratoire, mettant en oeuvre à son échelle, grâce aussi aux nombreux bénévoles qui la soutiennent, des structures et des programmes palliant directement des besoins de différentes communautés.
Un exemple: dès 1985, l’ASTI ouvre la structure d’éducation et d’accueil «Kannernascht» à Eich pour les jeunes enfants du quartier et des quartiers avoisinants. Ce premier projet de terrain de l’association a préfiguré en quelque sorte les maisons-relais qui sont devenues la norme entretemps.

«Une voix indépendante»

Pour Sérgio Ferreira, ce sont des projets de ce type, nés donc d’une approche «terrain», qui font la crédibilité de l’association. Cette dernière faisant aussi du «lobbying politique» pour ses objectifs, «en toute transparence» pointe son porte-parole, dont le poste est exclusivement financé par des dons privés.
Histoire de détacher, dans une volonté d’indépendance des prises de position, clairement ce financement de celui des autres activités de l’ASTI qui opère actuellement avec 35 collaborateurs (26 équivalents temps-plein) et environ 200 bénévoles à différentes intensités d’engagement.
«Nous sommes une voix indépendante et reconnue comme telle», souligne Sérgio Ferreira. L’ASTI n’aurait ainsi pas peur de jeter des pavés dans la mare en dénonçants des discriminations et des inégalités et d’articuler clairement ses revendications comme celle d’une plus grande participation des non-luxembourgeois aux décisions politiques.

«Dans l’intérêt de la cohésion  de la société luxembourgeoise  dans son ensemble»

Et l’association n’aurait pas peur non plus des attaques comme celles qu’elle a essuyé au cours des débats houleux dans le contexte du référendum de 2015 qui de l’avis de Sérgio Ferreira aurait libéré «une discussion sur-dimensionnée sur la langue luxembourgeoise». Si le luxembourgeois est pour l’ASTI un facteur d’intégration important - et l’association offre depuis ses débuts des cours de luxembourgeois - le défi de l’intégration irait bien au-delà.
«Il y a toujours ce malentendu que parce que l’ASTI défend les droits des étrangers - et d’ailleurs les Droits de l’Homme tout court, qui ne sont ni de gauche, ni de droite - que cela irait à l’encontre des Luxembourgeois. Notre travail s’inscrit dans l’intérêt de la cohésion de la société luxembourgeoise toute entière», explique Sérgio Ferreira. Une cohésion qui serait vitale pour le petit pays qu’est le Grand-Duché.
Quant aux festivités entourant le 40ième anniversaire de l’association, point de séance académique de prévue comme point d’orgue, mais plutôt un événement-phare plus festif et plus inclusif sous forme éventuellement d’un grand pique-nique. Au programme aussi: des tables rondes avec des invités d’ici et d’ailleurs, des déjeuners-débats, mais encore des travaux de recherche plus approfondis sur la cohésion sociale. Le programme précis, qui s’étendra de novembre 2019 à novembre 2020 est en train d’être fignolé.