LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Le directeur du Commissariat aux Assurances fait le point sur le marché de l’assurance-vie

Entre la dizaine d’assureurs non vie qui ont annoncé leur relocalisation au Luxembourg suite au Brexit et la bonne dynamique de l’encaissement des primes en assurance-vie, le marché luxembourgeois affiche une santé de fer. Coup d’œil sur cette activité et son avenir avec Claude Wirion, le directeur du Commissariat aux Assurances.

Quelles sont les tendances du marché de l’assurance?

CLAUDE WIRION Pour l’assurance-vie, l’année était excellente (l’encaissement des primes a cru de 15% sur un an ou 4ème trimestre 2017, ndlr). En assurance non vie, on connaît une croissance beaucoup plus modeste (de 4,4%, ndlr). En assurance vie, on n’a jamais eu ces taux de progression. En assurance non vie, c’est un marché d’avenir avec les compagnies du Brexit dont trois ont déjà reçu leur agrément. Mais en termes de primes à Luxembourg, cela s’en ressentira progressivement à partir de l’exercice 2018. Les agréments qui ont été délivrés pour l’instant permettent de faire certaines notifications pour travailler à l’étranger. Tout cela est nécessaire mais l’encaissement viendra seulement vers la fin de cet exercice-ci. Donc dans les prochaines années il y a lieu de s’attendre à une croissance de l’assurance non vie extrêmement importante.

Le marché de l’assurance-vie est le moteur du marché de l’assurance. Mais est-ce qu’il y a des éléments qui pourraient un peu gripper la mécanique? La fiscalité par exemple?

Wirion Bien entendu, presque 95% de l’encaissement en assurance vie est réalisé hors des frontières luxembourgeoises. Donc, on est très tributaire de ce qui se passe dans les différents pays et la fiscalité qui y règne. Il y a une réforme fiscale du gouvernement Macron avec une imposition simplifiée. Mais il est difficile aujourd’hui de connaître les incidences de cette fiscalité sur les produits luxembourgeois. J’ai pu parler à différents assureurs luxembourgeois et les avis divergent. Il faudra voir dans la pratique auprès des assurés.

Il y a eu un départ de la clientèle belge aussi…

Wirion Oui, la Belgique reste un marché très difficile. Lorsqu’ils ont introduit il y a quelques années la taxe sur les primes (doublée à 2%) ça a sinistré l’assurance-vie en Belgique mais aussi l’assurance-vie transfrontalière avec le Luxembourg. La Belgique ne s’est pas remise de ce choc et c’est la France qui a pris la première place au palmarès des exportations luxembourgeoises en assurance-vie et je pense que la France devrait avoir consolidé sa première place en 2017. Donc, la Belgique reste difficile. Ceci dit, nous voyons des assureurs qui à nouveau s’intéressent au marché belge. Il y a des signes de frémissement et à certains niveaux, il y a des projets de développement en Belgique. Reste à voir si cela va se traduire en chiffres dans les années à venir.

Au niveau de la fiscalité, le Luxembourg ne taxe ni les primes ni les gains. Mais les assurés domiciliés à l’étranger peuvent donc être imposés dans leur pays de résidence…

Wirion On est sûr d’être imposé parce que le Luxembourg a signé toutes les conventions sur l’échange d’informations fiscales. Donc, aujourd’hui, on ne vient plus au Luxembourg pour des raisons fiscales. Il y a quelques années, lorsque la volonté politique d’aller de l’avant pour l’échange d’informations a été connue, il y a eu une petite vague de rachats. Soit les clients ont pris les devants, soit ils ont gentiment été poussés vers la sortie par les assureurs. Ils ne peuvent pas les mettre à la porte mais peuvent très bien dire au client: «Ecoutez, je suis tenu par une loi de transmettre vos données à l’administration fiscale qui va les transmettre à l’administration fiscale de votre pays de résidence». Donc, soit les clients ont régularisé leur situation fiscale, ce qui est arrivé dans beaucoup de pays, soit ils ont dénoncé le contrat.

Comment voyez-vous le futur du marché de l’assurance-vie au Luxembourg?

Wirion Je n’ai évidemment pas de boule de cristal. Mais je ne vois pas d’indications pourquoi le succès ne perdurerait pas. Il y a bien entendu un grand point d’interrogation: c’est la remontée des taux d’intérêt. Bien que l’encaissement à taux garantis ait décliné ces dernières années, il reste tout de même un stock d’affaires très important. Donc, une remontée brusque des taux pourrait entraîner des sorties de fonds. Par contre, pour les unités de compte c’est beaucoup plus stable. Même si les Bourses venaient à baisser, reprendre son argent ne servirait pas à grand-chose parce qu’on ne pourrait pas le placer ailleurs.

Quels sont les plus grands concurrents du Luxembourg?

Wirion Pour l’instant, le Luxembourg a une longueur d’avance dans les produits sophistiqués qu’il offre. Mais à ce qu’il paraît maintenant, en France on s’intéresse de très près à un business model qui a été décrié pendant très longtemps et il n’est pas certain que d’aucuns ne veuillent pas imiter le modèle luxembourgeois. Dans ce cas-là, il faudra que le Luxembourg consolide son avance aussi par une bonne technicité: nos assureurs investissent beaucoup dans les technologies de l’information, ce qui aujourd’hui est très apprécié. Les clients veulent de plus en plus voir en direct l’évolution de leurs avoirs, tant pour leur épargne que pour leurs placements ou leurs portefeuilles en assurances.

Craignez-vous un impact du Brexit sur le marché de l’assurance-vie?

Wirion Le Royaume-Uni n’a jamais été un marché négligeable mais c’est tout de même un marché qui a été assez peu servi par les assureurs luxembourgeois en libre prestation de service. C’est de l’ordre de 4 ou 5% de l’encaissement. Bien entendu ce marché a priori sera fermé une fois que le Brexit entre en vigueur. J’ai eu des échos tout de même que certains assureurs ont une dernière fois mis le paquet sur le marché britannique en 2017 mais on verra cela quand on aura des chiffres plus précis pays par pays, en avril. Il faudra voir aussi comment servir ces contrats une fois le Brexit effectif. Nous partons du principe et avons fait une analyse des textes de l’OCDE que les contrats conclus devraient pouvoir être servis dans des conditions très libérales même après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

D’autre part, sur d’autres marchés européens, les concurrents britanniques vont disparaître. Peut-être que ça ouvrira de nouvelles perspectives sur les marchés néerlandais, belges et français. Je ne sais pas si à partir du Royaume-Uni il y a beaucoup de contrats vie qui ont été commercialisés. Vu la discrétion exemplaire des Britanniques quand on parle de l’argent, lorsqu’on a vu des compagnies Brexit venir à Luxembourg, on était vraiment étonné de l’envergure des opérations transfrontalières à partir de Londres dans le reste de la communauté. Maintenant, ce sont des affaires qui viendront partiellement à Luxembourg parce que ces compagnies ont choisi un autre domicile comme Bruxelles ou Dublin. J’ai été assez étonné des milliards que ça pouvait représenter. On n’a pas vu de compagnies Brexit en assurance-vie, même aucun contact. Donc, je suppose que le flux d’affaires transfrontalières en assurance-vie n’égalait pas celui en assurance non vie. Reste à savoir maintenant s’il y a de nouveaux débouchés qui vont s’ouvrir pour le Luxembourg, c’est difficile à dire pour l’instant.

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