PARIS
JÉRÔME BECK

Les dîners dans le noir: une expérience sensorielle passionnante

Lorsque, il y a onze ans, Edouard De Broglie a l’idée d’ouvrir un restaurant dans lequel on peut dîner dans l’obscurité absolue, guidé et servi par un personnel non- et malvoyant, tout le monde l’a pris pour un illuminé. «C’est en rencontrant des fondations en France, en Allemagne et en Suisse qui organisaient des dîners dans l’obscurité pour sensibiliser au handicap que m’est venu l’idée d’en faire une véritable entreprise ayant un fort impact social», explique De Broglie. Le temps d’un repas, les rôles s’inversent et pour une fois, les voyants sont dépendants des non-voyants tout en vivant une expérience sensorielle hors du commun. En une fraction de secondes, vous perdez tous vos repères: la vue mais aussi l’ouïe, l’odorat, le goût et même le toucher. Placé en file indienne, vous n’avez plus qu’à vous laisser guider, car ici on ne parle pas de serveurs mais de guides.

Touches-à-tout

«On nous demande de laisser nos affaires personnelles dans un casier - téléphones portables, briquets et même les montres avec des aiguilles phosphorescentes - pour éviter toutes sortes de sources de lumière», nous raconte Céline Goût, opticienne, qui vient vivre pour la première fois l’expérience du dîner dans le noir.

Ensuite, c’est la plongée dans le noir total et mieux vaut ne pas souffrir d’une peur intense de l’obscurité. La vue devient inefficace et vous n’avez pas d’autre choix que de vous laisser happer par l’inconnu.

«Moi, j’ai trouvé ça très excitant et très original même si j’étais un peu anxieuse au début. Quand on rentre dans la salle obscure, on essaie de garder ses automatismes en cherchant un peu de lumière mais rien à faire, nous sommes dans le noir absolu. Et là nos sens se mettent en éveil», explique Peggy Groevius, employée de bureau.

«J’ai paniqué un peu», avoue Céline, «j’avais peur de ne pas trouver la sortie s’il arrive quoi que ce soit. Puis, c’est d’abord l’odorat qui se met en marche et enfin l’ouïe. J’avais l’impression que les personnes parlaient fort mais j’ai fini par m’habituer.» Le personnel non-voyant n’est jamais bien loin et vous explique où se situent vos couverts, votre assiette, votre verre et votre serviette. «Tu touches tout! Cette sensation de toucher est omniprésente. Les rebords de table. Ton verre. Ton assiette. Ta chaise. Tu touches!», raconte Peggy.

C’est à ce moment que l’expérience gustative va prendre tout son sens. Chaque bouchée est un vrai mystère, une énigme… on essaie de deviner ce que l’on mange.

«Les textures varient beaucoup. C’est mou, croustillant, visqueux. C’est assez étrange!», prévient Céline.

L’espace d’un moment, on glisse dans la peau de l’handicapé

«L’expérience sensorielle est passionnante. Mais c’est aussi une expérience sociale. Sur nos grandes tables d’hôtes les clients se parlent sans apriori, la timidité s’estompe. C’est une convivialité ouverte d’esprit que nos guides rendent possibles. C’est aussi une rencontre inattendue et très riche avec la différence. L’espace d’un moment nous devenons le handicapé et les guides non-voyants deviennent nos yeux. Une expérience dont on ne sort définitivement pas indemne. C’est d’ailleurs le seul restaurant au monde où je vois des clients embrasser leurs guides serveurs en sortant», précise Edouard De Broglie.

En France, les entreprises de plus de 20 personnes se doivent d’embaucher 6% de personnes en situation de handicap. Des quotas très rarement atteints. «L’idée du projet est de montrer qu’une entreprise ayant environ 50% de son personnel en situation de handicap lourd à tous les niveaux peut être extrêmement performante, se développer avec un modèle économique indépendant sans aide ni allégement de charge - par conviction nous évoluons dans le milieu ordinaire - et à l’international. L’objectif derrière tout cela est de casser le lien qui est fait entre handicap et sous-performance. Chez nous, les personnes dites handicapées créent autant de valeur - sinon parfois plus - que les autres. Nous concevons le handicap comme une différence, pas comme un frein», explique Edouard de Broglie.

Et son concept séduit et s’exporte même. En ouvrant des restaurants à Barcelone, Londres et Saint Petersbourg, De Broglie a réussi à séduire plus d’un million de personnes dans le monde qui ont tenté l’expérience dans le noir. À quand votre tour?

Dans le Noir? - 51, rue de Quincampoix - 75004 Paris - www.paris.danslenoir.com