LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Les marchés sont désormais pendus aux lèvres des décideurs de la Fed

La professeure du Haas School of Business, University of California, Berkeley, Annette Vissing-Jorgensen était l’invitée jeudi soir de la Luxembourg School of Finance lors de la 8e édition du Luxembourg Asset Management Summit. Elle a expliqué lors d’un keynote son analyse des implications de la communication brouillée, appelée «cacophonie», entre les institutions monétaires et les marchés financiers, sans oublier ses conséquences.

Comment êtes-vous parvenue à vous intéresser aux relations entre institutions monétaires et marchés financiers?

ANNETTE VISSING-JORGENSEN C’est une tendance qui existe depuis des années: les marchés montent quelques jours avant l’annonce d’une institution monétaire comme la Réserve fédérale américaine (Fed). Des informations fuitent et donnent une tendance de ce qui va être annoncé, alors les marchés se calent sur ces orientations. Avec les rencontres qui se multiplient et donc les annonces, un certain modèle a commencé à se mettre en place. Nous avons ainsi eu accès, grâce au «Freedom of information act», aux communications de la Fed et de ses 30.000 points de son calendrier. Il apparaît que les marchés ne bougent que lorsque les décideurs de la politique monétaire parlent. Il y a des rendements positifs quand les nouvelles sont bonnes, mais c’est une grande perte de flexibilité. Une fois que des informations confidentielles sont révélées, les décideurs ont en réalité les mains liées. Il y a une bonne raison pour que certaines informations restent confidentielles pendant un certain temps.

Dans une ère où l’information est omniprésente, cette sur-communication n’est pas une preuve de plus de transparence?

VISSING-JORGENSEN La réalité est que la Fed, en divulguant toutes les informations, a les mains liées. Si le public comprenait tout ce que cela impliquait pourquoi pas, mais c’est loin d’être le cas. Les sondages montrent que le public ne comprend pas ce qu’implique le cadre règlementaire, les vraies discussions se font donc en coulisses.

Il y a beaucoup plus de discours que par le passé, cela entraîne finalement une cacophonie silencieuse. Il n’est plus possible de critiquer la position des décideurs en public, mais tout se fait désormais en privé.

Dans les années 90, il n’y avait pas autant de discussions autour de la gouvernance. Le fait que les banques centrales contrôlent aujourd’hui l’économie est un phénomène assez récent.

Que préconisez-vous pour sortir de cette ère de la cacophonie et revenir à une politique monétaire plus sereine?

VISSING-JORGENSEN Aujourd’hui, il y a 19 personnes en position de décideurs à la Fed, 12 banques fédérales régionales et 7 gouverneurs, c’est beaucoup trop. Tout le monde parle, les informations fuitent en avance, c’est la course à qui donnera ses orientations en premier, mais tout le monde finit par être perdu. Avec moins de décideurs, cela permettrait de parler d’une seule voix, d’être plus audible. Il y a un système de rotation pour les votes qui a été mis en place, mais ce n’est pas suffisant, il devrait y avoir des «super banques fédérales régionales» qui auraient un pouvoir de vote. Moins de monde à la prise de décision, ça serait plus facile, c’est comme ça que marche la Banque d’Angleterre, c’est une bonne chose. Mais pour l’instant nous ne remarquons pas d’appétit pour un changement dans cette direction. Si l’on compare, les districts électoraux changent tous les dix ans, mais la politique interne de la Fed est basée sur une démographie d’il y a 100 ans, les changements sont plus difficiles à se mettre en place dans ce domaine.