LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

La pandémie de COVID-19 pourrait rebattre les cartes de l’aménagement urbain

Des centres-villes déserts, des quartiers d’affaires qui se meurent, le confinement aura porté un coup sur le modèle urbain façonné depuis plusieurs décennies. Le modèle d’aménagement urbain très segmenté aura-t-il vu sa mort annoncé avec la pandémie de COVID-19 et le recours massif au télétravail? A Dublin, Google s’est retiré récemment de deux projets de bureaux où plusieurs centaines d’employés étaient censés s‘installer ces prochaines semaines. La firme américaine a basé son siège social européen dans la capitale irlandaise, mais elle a instauré le télétravail pour tous ses employés jusque 2021. Elle n’a donc plus besoin d’autant de bureaux et va faire des économies dans une capitale réputée très chère. Markus Hesse, professeur d’urbanisme à l’Université du Luxembourg, ne sait pas combien de temps cette situation va durer, mais les conséquences à terme pourraient être plus profondes: «Est-ce que dans 6 mois tout cela sera fini? Les autorités souhaitent en tout cas un retour à la normale. Mais si ce n’est pas le cas, une réorganisation du trajet jusqu’au lieu de travail sera nécessaire. Cette crise du COVID-19 est une prise de conscience. Si les gens avaient le choix, ils ne s’imposeraient pas des trajets aussi long pour aller travailler». 

Selon le spécialiste, cette segmentation des quartiers dans les villes s’est peu à peu réalisée dans les années 60 et 70, «nous avons des exemples flagrants avec le quartier des Docklands à Londres et bien sûr le Kirchberg à Luxembourg. Cela faisait sens à l’époque de rajouter des restaurants près des zones de bureaux. Les CBD (Centre business district), les quartiers d’affaires, cela a été dévastateur pour les centres-villes. Cela a un peu changé dans les années 80 et 90, mais le mal était fait, il est très difficile de donner vie à des quartiers d’affaires», explique le professeur. 

«Le principal moteur, c’est le marché»

Ajoutons à cela le règne de la voiture pour aller au travail, un état de fait qui a été longtemps entretenu par les professionnels de l’immobilier qui avaient plus d’intérêts financiers à développer l’immobilier de bureaux. «Le principal moteur, c’est le marché. C’est évidemment le cas au Luxembourg où l’on débloque du foncier pour faire un maximum de profits. Depuis les années 80 on a privilégié les grands boulevards au détriment des piétons, et l’on continue d’ajouter des centres commerciaux dont personne n’a besoin», poursuit le spécialiste. 

Profitabilité des terrains et bien commun ne font pas vraiment bon ménage dans le pays, et la tendance ne va pas en s’améliorant, note le professeur: «La grande tendance est de développer des logements luxueux, comme c’est le cas de l’Infinity Tower au Kirchberg, qui promet un grand rendement, mais qui ne résout en rien la crise du logement dont souffre le pays. Il y a bien des projets de logements sociaux au Grunewald et au Kiem notamment, mais ce sont des exceptions. Il y a une grosse pression sur les politiques alors que c’est l’Etat qui est propriétaire de ces terrains».  La tendance est la même dans toutes les grandes villes en Europe. Les classes moyennes n’ont d’autre choix que de fuir les centres-villes, où les prix de l’immobilier se sont envolés: «Paris et Barcelone ont entrepris des politiques actives pour changer la donne avec une nouvelle approche de l’espace urbain.

C’est aussi une question d’offre et de demande, la pression est si importante à Paris que les gens n’ont plus les moyens de se loger dans le centre. Même à Berlin cela devient difficile, et à Bruxelles, les gens sont repoussés en banlieue».

Pour ce qui est du Luxembourg, Markus Hesse a ciblé trois inégalités à la source des problèmes: «Le Luxembourg est effectivement une cité-Etat où c’est le gouvernement qui peut décider de beaucoup de choses. Mais il faut compter sur l’inégalité d’accès à la propriété, l’inégalité d’accès aux emplois les mieux payés (les fonctionnaires) et inégalité de l’accès au vote. Tant que ces trois inégalités perdureront, rien ne changera».