LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Le professeur Luuk van Middelaar sur la nouvelle politique de l‘UE

L‘Union Européenne a vécu deux années sous très haute tension. D‘abord le choc du Brexit: «L‘UE a senti alors sa vulnérabilité peut-être pour la première fois», pointait jeudi soir à l‘auditorium de la BGL BNP Paribas Luuk van Middelaar, invité de l’Association luxembourgeoise des Amis de la Fondation de l’Université catholique de Louvain. Ancien membre du cabinet d‘Herman Van Rompuy, le premier président du Conseil européen, le Néerlandais, historien et spécialiste de philosophie politique, enseigne notamment à Louvain-la-Neuve et est l‘auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur l‘Union Européenne. Sa dernière oeuvre sur la «nouvelle politique de l‘Europe», publiée à l‘Université de Groningen, sera bientôt disponible en français.

Le retour du politique

Devant une audience fournie - parmi elle notamment l‘ancien président de la Commission Européenne Jacques Santer et le député européen Charles Goerens - van Middelaar a tiré les conclusions de ses observations sur la transformation de la politique européenne dans une période de «polycrise» non seulement marquée par la première sortie d‘un pays de l‘Union, mais aussi par le choc de l‘élection de Trump aux Etats-Unis, la montée des partis populistes de droite et surtout aussi la crise des réfugiés.

Des chocs qui ont contraint l‘UE à réagir en urgence, à improviser, alors que le système est axé sur la prévisibilité, la lente construction dans le consensus. «La politique de la règle a fait place à la politique de l‘événement», constate van Middelaar. Et ceci pas seulement depuis le Brexit: c‘était déjà le cas en 2010 lorsque l‘économie grecque menaçait de s‘effondrer et de faire exploser le système bancaire européen et l‘eurozone. C‘était dans l‘urgence aussi que l‘UE devait réagir à la situation en Ukraine en 2014 et à l‘invasion russe de la Crimée. L‘orateur voit un «retour du politique» dans une Union surtout préoccupée jusqu’ici par l’intégration économique. «Les instruments de la politique de la règle ne suffisent pas pour dompter ces grands événements», constate Luuk van Middelaar. Autre constat: les services de l‘UE ont beau concocter des programmes et des plans, il faut bien l‘autorité personnelle des chefs de gouvernement pour les mettre en oeuvre. Et l‘orateur de citer le plan de redistribution des réfugiés que certains dirigeants refusent toujours à mettre en oeuvre.

Autre changement de paradigme: l‘UE, conçue pour «produire des libertés» doit s‘occuper aujourd‘hui aussi à protéger les citoyens. Luuk van Middelaar voit un clivage entre les sédentaires et les mobiles, entre ces derniers qui profitent pleinement des libertés de l‘UE et ceux qui craignent les changements qu‘elles amènent. Ces derniers faisant souvent fi des avantages de l‘Union. «On a vu avec le Brexit que l‘identité est parfois plus forte que les arguments économiques», a pointé l‘orateur.

Un nouvel équilibre

«Il faut trouver un nouvel équilibre entre libertés et protection», pense l‘orateur qui est aussi d‘avis qu‘il faut «permettre l‘opposition» aux politiques de l‘UE. «C‘est bien le plus difficile», a-t-il souligné. L‘UE tirerait certes beaucoup de force de son approche de consensus, mais «à force de tout dépolitiser», elle risquerait de créer une opposition de principe. Une opposition donc qui n‘argumente plus, mais s‘oppose fondamentalement à l‘UE et aux gouvernements. Les mouvements populistes en tireraient profit. Pour van Middelaar, il faut des lieux et des occasions au-delà du Parlement européen où l‘opposition puisse s‘exprimer. A son avis, il faut aller vers les voix discordantes. L‘orateur voit l‘UE - par la force des choses - dans une nouvelle dynamique. A son avis, ce serait dangereux de ne pas la soutenir. «On ne peut pas faire comme si rien ne s‘était passé», a-t-il exhorté.