LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Gilets jaunes: entretien avec Markus Hesse, professeur de géographie, qui expliqueles origines et les conséquences de la fracture des territoires

Des territoires laissés de côté: un phénomène global qui provoque des mouvements de protestation comme les gilets jaunes en France. Markus Hesse, professeur en géographie et démographie à l’Université du Luxembourg, revient sur la fracture des territoires qui a engendré le mouvement des gilets jaunes en France. Un phénomène qui touche également des pays comme l’Allemagne et le Royaume-Uni, mais dans une certaine mesure le Luxembourg n’est pas épargné non plus avec les frontaliers.

Le mouvement des gilets jaunes est parti d’un ras-le-bol lié aux prix du Diesel. La plupart des gens se sont installés dans des zones périphériques, loin de leur lieu de travail. Pourquoi les territoires sont si segmentés: quartiers résidentiels, industriels, commerciaux etc?

MARKUS HESSE C’est très complexe et cela est dû à différents facteurs à travers l’histoire. On peut dire que les habitations ont été éloignées des usines car à l’époque les fumées de cheminée étaient toxiques, on ne pouvait pas vivre à proximité. On a voulu aussi séparer les propriétaires de terrain dans les villes. L’évolution a été à peu près partout la même, les séparations se faisant et il n’y a qu’au moment des guerres que l’on peut reconstruire des quartiers entier, autrement il est impossible de repartir de zéro.

Mais c’est surtout dû au fait que le développement a été très différent d’une région à l’autre, d’un territoire à l’autre. Certaines se sont développées et se sont enrichies au détriment d’autres qui ont accumulé les retards.

Ces territoires défavorisés, comment cela se
manifeste?

HESSE C’est une mosaïque de régions qui sont littéralement laissées de côté. On parle d’améliorer le système de transports publics, mais c’est difficile d’appréhender le changement. Après tout, la voiture est encore ce qu’il y a de plus flexible en dehors des villes, et elles sont plus efficaces que des bus vides. Prenez le Royaume-Uni par exemple: toute l’activité économique s’est concentrée à Londres et le Sud-Est de l’Angleterre, tout le nord du pays a été complètement laissé à l’abandon. Il y a un phénomène très général avec toute une composante de la société qui s’effondre.

C’est la même chose en France qui est un pays centralisé. Regardez le système ferroviaire, on a massivement investi dans les lignes à grande vitesse dont le point central est Paris. Evidemment la digitalisation peut changer la donne, cela donne de l’espoir. Mais pour cela vous avez besoin d’outils, de connaissances, d’une éducation et cela demande encore une fois des investissements conséquents.

Cette culture de la voiture très forte en Europe va pourtant à l’encontre de ce que l’on doit faire pour aider à lutter contre le changement climatique…

HESSE C’est une problématique sociétale très complexe, mais ce mouvement politique est là, le moins que l’on puisse faire c’est de les écouter et d’en apprendre quelque chose. On parle souvent d’opposition entre les élites cosmopolites et le reste de la société, mais il y a un peu de vrai là-dedans.

Il faut des mesures pour l’environnement, mais il faut également s’organiser pour compenser cela pour les plus défavorisés. Nous sortons d’une forte culture de l’automobile, ancrée depuis 30 à 40 ans. Nous devons créer une nouvelle culture, des alternatives viables, mais cela va prendre du temps.

Est-ce possible pour un pays comme l’Allemagne par exemple?

HESSE Le problème en Allemagne c’est que les politiques ont longtemps protégé le secteur automobile, ce qui ne les a pas poussés à s’adapter à notre besoin de changements et d’innovation. Résultat: les fabricants de voitures allemands vont se faire doubler par des acteurs comme Tesla.

Les frontaliers ne sont pas au Luxembourg les laissés pour compte dont vous parlez?

HESSE Il est difficile de comparer la situation du Luxembourg par rapport à d’autres pays, le Grand-Duché est assez unique. Mais avec la montée constante des prix des logements, cela pousse les habitants à s’installer de plus en plus loin. Les frontaliers sont le symbole d’une société divisée. L’annonce récente de rendre les transports publics gratuits est une erreur. Cela représente 40 millions d’euros payés par les contribuables, dont une majorité de frontaliers. Mais ce ne sont pas eux qui en profitent le plus. Les bus n’ont pas changé depuis les années 70 ou 80. Plus les gens vont les utiliser, plus la situation va se dégrader. Et si l’infrastructure des transports publics se détériore, les gens vont reprendre leur voiture. Dans les années 80 et 90, rien n’a été fait au Luxembourg à part construire des espaces de bureaux. Pendant ce temps, des pays comme la Suisse ou les Pays-Bas ont investi pour rénover le système de transports publics et proposer une infrastructure moderne et adaptée pour les 30 prochaines années.