LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Interview avec Guy Brandenbourger, associé chez PwC, sur les défis et les enjeux de cet espace unique qu’est la Grande Région

Guy Brandenbourger est associé chez PwC en charge du développement des activités de conseil pour l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne. Dans cette fonction, il accompagne nombre de missions dans le désormais «Grand Est» français et suit de près le développement d’entreprises et de collectivités publiques dans la Grande Région.

Dans le contexte d’une série d’articles sur cet espace unique en Europe, qui démarre avec cette interview et qui paraîtra toujours en milieu de mois, nous lui avons demandé notamment sa définition de la Grande Région.

M. Brandenbourger, la Grande Région pour vous, c’est quoi?

Guy Brandenbourger Au-delà d’un certain nombre de structures institutionnelles, comme le Conseil Parlementaire Interrégional par exemple et les responsables des relations transfrontalières et grand-régionales dans les gouvernances des territoires composant la Grande Région, j’y vois surtout un espace économique bien particulier. C’est sur ce marché de quelques 20 millions de consommateurs que la Grande Région prend tout son sens au quotidien.

Or, nous en savons plutôt peu sur l’écosystème entrepreneurial de la Grande Région et les potentiels de coopérations transfrontalières nous semblent bien souvent négligés. Comment y remédier?

Brandenbourger Je pense que la Grande Région a besoin d’un outil concret pour bien suivre et comprendre la réalité de ces mécanismes économiques, pourquoi ne pas mettre en place un Observatoire par exemple. On constate un grand déficit de partage d’informations dans la Grande Région.

On devrait pouvoir consulter les résultats de ces observations quelque part sur un portail qui comporterait aussi des indications sur les conditions d’entrée dans tel ou tel marché de la Grande Région ou encore les aides disponibles pour le développement d’entreprises.

Ce portail servirait aussi à mettre en avant des projets transfrontaliers pour leur donner de la visibilité et en inspirer d’autres. Voire pour développer de véritables stratégies grand-régionales pour l’économie, le transport etc. Il faut passer de la statistique à la dynamique.

Un «think tank» en quelque sorte? Ne serait-il pas en concurrence avec les pouvoirs de décision politiques?

Brandenbourger Pas du tout, dans cet Observatoire, nous pourrions retrouver la présence de décideurs publics bien sûr, mais aussi d’entrepreneurs, de salariés et des représentants de citoyens des régions membres, qui analyseraient d’une manière très factuelle les freins, mais aussi et surtout les potentiels de coopération et de développement.

Un exemple très concret: à Luxembourg, le quartier de Gasperich/Cloche d’Or se trouve en plein développement. Aujourd’hui déjà, des milliers de frontaliers originaires du Grand Est y travaillent. Des lignes de bus transfrontalières s’y arrêtent quotidiennement partant côté français du bassin de Thionville.

Cependant on constate qu’ils sont moyennement fréquentés, les navetteurs utilisant les trains surchargés ou les trajets durs de manière individuelle sur l’A31, soit parce qu’ils n’ont pas connaissance de cette possibilité soit parce que cette offre ne couvre pas l’ensemble du territoire frontalier concerné c’est-à-dire depuis Metz et non seulement depuis le nord-mosellan.

En gardant à l’œil les flux et les projets dans les différentes régions, cet Observatoire pourrait pointer des enjeux et des nécessités avant l’heure, voire suggérer des ajustements lorsque des initiatives sont bonnes, mais perfectibles.

Nous avons parlé des transports. Quelles impulsions l’Observatoire pourrait-il donner à d’autres niveaux?

Brandenbourger Prenons le secteur hospitalier. Au Grand-Duché comme ailleurs, des investissements majeurs sont réalisés dans ce secteur et nous disposons dans un rayon de quelques 200 kilomètres de structures hospitalières d’une très grande renommée.

Mais réfléchissons à comment mieux partager ces compétences et mieux mettre en réseau ces établissements hospitaliers. Prenons le secteur des transports. La Grande Région dispose d’une dizaine d’infrastructures aéroportuaires ou portuaires. Pourquoi ne pas réfléchir à la possibilité de développer l’un de ces aéroports pour pouvoir développer davantage encore cet espace comme un hub international. Par ailleurs, les régions membres de la Grande Région partagent des cultures industrielles similaires.

Mais faisons de cet espace un laboratoire pour l’industrie du futur 4.0. L’Observatoire pourrait être une source d’inspiration permanente pour les conférences intergouvernementales.

Mais n’y a-t-il pas trop d’obstacles dans une Grande Région composée de régions de pays qui ont tous leur propre législation et leurs propres échelons de décisions ? Et qui sont aussi des concurrentes bien sûr.

Brandenbourger S’il y a une volonté d’aller de l’avant et des initiatives provenant d’«en bas» pour l’attiser, les obstacles dont vous parlez n’y résisteront pas.

Quant à la concurrence, dans un monde globalisé, ne faut-il pas plutôt jouer la carte des coopérations dans des espaces comme la Grande-Région plutôt que de se livrer à une concurrence au sein de cette dernière?

Je pense qu’il est temps de déterminer ce qui manque pour insuffler plus de dynamique dans cet écosystème grand-régional.