LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Le sociologue à l’Université du Luxembourg Louis Chauvel a analysé le mouvement des «gilets jaunes» devant Emmanuel Macron

Le mouvement des «gilets jaunes» a donné lieu à une réponse de la part de l’Elysée: l’organisation d’un Grand débat. Si celui-ci a surtout été organisé dans les localités de l’Hexagone, il a aussi investi les murs de l’Elysée où Emmanuel Macron a reçu, le 18 mars, 65 intellectuels pendant plus de huit heures. Dans ce panel figurait Louis Chauvel, sociologue à l’Université du Luxembourg et auteur de nombreux livres dédiés au déclin de la classe moyenne.

Comment vous vous êtes retrouvé dans ce panel?

Louis Chauvel En fait, au cours du mouvement des «gilets jaunes», mon livre «La spirale du déclassement» qui a été publié voilà deux ans s’avérait assez réaliste et prophétique sur les tensions de long terme de la société française. Comme j’ai pas mal contribué au cours des semaines passées dans «Le Monde» et «Le Figaro» à l’analyse du mouvement des «gilets jaunes», mon nom est sorti à peu près naturellement sur la compréhension des problèmes des classes moyennes en Europe et tout particulièrement en France. De ce point de vue-là, le contraste Luxembourg vs. France permet de sentir les choses que des gens qui seraient à temps plein exclusivement en France ou à Paris ne peuvent pas voir.

Justement, vous avez une distance géographique par rapport au sujet. Est-ce qu’elle induit aussi une distance un peu plus critique que vos pairs qui sont du côté français?

Chauvel Plus simplement, je dirai des éléments de comparaison. Peu d’autres pays que la France ont connu un passé aussi riche de développements économique, culturel etc. et en même temps une situation aussi angoissante pour son temps présent. La France est en train de gérer difficilement son rêve déçu des Trente Glorieuses. A la fin des années 45-75, la France connaissait une croissance économique telle qu’elle était censée - à l’horizon de la fin du 20ème siècle - dépasser les Etats-Unis. Et ça n’a jamais eu lieu. D’une certaine façon, on voit comment la France n’a pas trouvé au cours des 30 dernières années son business model ou son modèle social. Autant le Luxembourg a trouvé une situation idéale à beaucoup d’égards, sauf le logement, le transport et les embouteillages - mais disons que par contraste, on voit que la France n’a pas trouvé de nouveau souffle économique, social ni politique pour calmer la population. Et en fait, la France s’enferme dans une organisation économique assez inquiétante où on redistribue de plus en plus d’argent qu’on a de plus en plus de difficultés à prélever. Et d’une certaine façon, les classes moyennes (…) constatent de plus en plus qu’elles sont là pour financer un Etat providence qui s’intéresse de moins en moins à elles.

Vous pointez une série de problèmes que connaît la France. Est-ce qu’une partie de ces problèmes se retrouve, d’une certaine manière, au Luxembourg?

Chauvel D’une façon générale, le Luxembourg bénéficie d’une situation économique nettement plus favorable que la France. Le chômage au Luxembourg existe, mais il s’est réduit au cours des années récentes et il est très en-dessous du niveau français. Les jeunes générations qui étudient au Luxembourg ou à l’étranger pour y revenir ensuite sont beaucoup moins inquiètes pour leur avenir que le sont les jeunes Français, même très diplômés. Il y a une situation très générale où, pour l’instant, le Luxembourg a réussi à trouver son modèle économique. Le grand souci au Luxembourg, c’est le prix du m². Les salaires au Luxembourg sont très bons mais les gens voient bien qu’en termes de conditions de logement, ce salaire permet plus difficilement de se loger. C’est là l’un des points les plus communs avec la France et le Luxembourg, mais en réalité cette tendance est un phénomène mondial. Partout où on se déplace sur la planète dans des villes un petit peu importantes à l’échelle mondiale, les salariés ont de plus en plus de difficultés à se loger.

Autre élément commun avec la France: les difficultés croissantes de transports. Au Luxembourg, c’est un souci d’embouteillages qui rendent la vie familiale et de travail de plus en plus incompatibles. Parce qu’on ne peut pas ne peut pas en même temps conduire les enfants à l’école et à la crèche tout en utilisant les transports en commun. Donc en fait, ce problème du logement, du transport, des éléments concrets vécus au quotidien par les classes moyennes, c’est un élément de tension de plus en plus visible au Luxembourg. La différence, c’est que les difficultés croissantes en France c’est une histoire de plus de 30 ans d’accumulation de difficultés de plus en plus graves, à partir d’un relativement haut niveau. Le Luxembourg fait face à des symptômes nouveaux de déstabilisation, ou en tout cas de difficultés notamment pour les classes moyennes. Il faut faire attention à ce que cela ne s’empire pas. La France a laissé filer le problème des classes moyennes depuis une quarantaine d’années. Pour le Luxembourg, il est important de trouver des solutions pour le logement et le transport qui soient un petit peu plus actives que ça n’a été le cas au cours des années récentes. Parce que si les problèmes qu’on a pointé devaient continuer d’empirer, il pouffait devenir très difficile de travailler au Luxembourg.

Est-ce que la France a des choses à apprendre du Luxembourg?

Chauvel L’un des soucis en France, c’est que 57% du PIB est redistribué. Et des gens pensent que qu’on redistribue trop. Mais je crains que le PIB en France est devenu réduit parce que beaucoup de gens qui travaillaient et produisaient du revenu ont préféré s’arrêter. Ce qui est bon au Luxembourg, c’est que le gouvernement a fait des annonces assez généreuses. Mais ces annonces sont le résultat d’un PIB et d’un travail au Luxembourg qui permet de le faire de façon réaliste et rationnelle.

Vous avez souligné à la fin de votre intervention devant Emmanuel Macron que «beaucoup de gens partent». La France a tendance à ne pas vraiment voir ce phénomène de fuite des cerveaux ou mêmes du travail frontalier. Vous confirmez qu’à Paris ce phénomène est négligé voire ignoré?

Chauvel Le souci dans le cercle intérieur du pouvoir à Paris, c’est que beaucoup de choses sont ignorées, même proches. Ce n’est même pas négligé: c’est le fait qu’il y a une ignorance général du phénomène et de cette difficulté de transport par le train et la route et tous ces aspects du travail frontalier. Les problèmes fiscaux et de taxation, dans la plupart des cas, sont négligés. Ils ne sont pas négligés quand il s’agit de ressources d’argent frais pour la France. La réalité du monde vécu des frontaliers, au centre du pouvoir ne compte que très peu.

Pour revenir sur la fuite des cerveaux, comme les jeunes même très diplômés voient qu’il est très difficile d’avoir autre chose que des stages en France, ils découvrent le Québec, la Suisse, le Luxembourg mais aussi des endroits plus éloignés où l’enjeu est moins la question du bon salaire mais d’avoir un salaire et de s’exprimer vraiment dans le monde du travail. Au Luxembourg, quand il s’agit de travailler, les gens trouvent un métier. Alors qu’en France, même avec des niveaux de diplômes assez élevés, les gens ne trouvent vraiment pas. Les ingénieurs trouvent des emplois mais en général ce sont pour des emplois d’ingénieur «de routine» et en passant les frontières, des ingénieurs qui redessineraient pour la 10ème fois le même circuit technologique pour le TGV vont faire des choses beaucoup plus demandeuses d’un point de vue cognitif et beaucoup plus excitantes au niveau du travail chez Bombardier au Québec, par exemple. Cela amène à voir l’un des problèmes français qui est que le travail fier et qui rapporte un peu est extrêmement difficile d’accès en France.