MAMER
TRACY HEINDRICHS

Une pièce humoristique mélangeant narration à la Netflix et réflexions philosophiques

Une seconde. C’est le temps qu’il faut à Florence Minder pour captiver son public. Vendredi dernier elle a présenté son spectacle «Saison 1» au Kinneksbond de Mamer. Une pièce humoristique mélangeant narration à la Netflix et réflexions philosophiques au beau milieu d’une jungle.

Assise à son bureau blanc, munie d’un laptop et d’un sourire franc et chaleureux, elle salue les spectateurs comme s’ils faisaient partie de sa famille. Derrière la comédienne, des formes mystérieuses se dessinent sous les draps noirs soyeux recouvrant la scène. Florence attend que tout le monde s’installe, avant d’expliquer la pièce à laquelle le public pense qu’il va assister. Le concept semble simple: Florence va lire un script d’une série de trois épisodes écrits pour la plateforme Netflix. Naturelle et décontractée, elle partage le texte sur son laptop. Tout à coup, son ton monte, s’enflamme, et le spectateur se retrouve au beau milieu de la jungle amazonienne, pris en otage avec et par la personne sur scène. C’est à ce moment-là que l’on comprend que ce n’était pas Florence face à nous, mais bel et bien un narrateur qui nous a emporté dans un monde mystérieux, et qui, à la manière d’une série Netflix, ne nous laissera pas partir avant la fin de la saison.

«Less is more»

Il faut très peu à Florence pour créer son univers: les costumes sont simples, à l’exception d’une veste scintillante (presque désagréablement aveuglante, pour être honnête). La décoration reste minimaliste, couverte en grande partie par des voiles noirs rappelant l’écran sombre de Netflix. En fait, ce sur quoi Florence compte pour créer son décor, c’est la lumière, le son, son jeu d’actrice et finalement, l’imagination de son audience. La lumière est souvent utilisée ici pour inclure ou exclure les spectateurs d’une scène. Quand, lors du troisième et dernier épisode, un homme mystérieux entre en scène, fixant du regard le public, ce dernier ne peut échapper à l’interaction, étant donné qu’il est submergé par les projecteurs. L’audience se rappelle que malgré son statut anonyme, elle fait partie de la pièce et ne pourra disparaître que lorsque la narratrice décidera de la sortir de son univers.

A l’aveuglette

C’est notamment cette flexibilité au niveau de la mise en scène qui permet également à Florence d’emmener son public d’une scène à l’autre en deux temps, trois mouvements. Un instant, le public est plongé dans la jungle avec la protagoniste Irène Madson, une hygiéniste dentaire prise en otage lors de son voyage transamazonien. Le prochain, il est propulsé dans un hôtel all-inclusive amazonien qu’Irène s’est imaginée après des jours de faim et de déshydratation. Encore quelques secondes plus tard, une lumière rouge submerge la pièce, et de la musique entre la «trance» et la techno explose de tous les côtés. Pas le temps d’appuyer sur la touche Pause, le prochain épisode est déjà lancé. Telle un conteur d’antan et Netflix, Florence décide quand et comment révéler le sort de l’héroïne principale, et quand créer le suspens avec des parenthèses de poésie, chanson et déclamation.

Entre humour et commentaire social

En général, le message de la pièce est clair: est-ce la réalité qui influence la fiction, ou est-ce plutôt l’inverse? Florence donne sa réponse avec humour: dans une scène, Irène - qui, rappelons-le, est hygiéniste dentaire - sait comment échapper à une situation de prise d’otage dans un camp guérilla, et dans la suivante, elle est rattrapée par la réalité. Une réalité dans laquelle la protagoniste a fusillé les autres otages, ne sachant pas se servir avec dextérité d’un AK-47 comme les héros et héroïnes de séries Netflix. Florence critique également le cinéma hollywoodien par moments: Maria, le subconscient d’Irène est interprété par Sophie Sénécaut, et «l’homme» (Pascal Merighi) ne servent réellement que comme outils pour l’histoire d’Irène. Ceci paraît comme un clin d’œil aux traditions du cinéma hollywoodien, où certains personnages n’existent que pour faire évoluer le personnage principal dans son cheminement personnel. La consommation dans le milieu médiatique est également analysée par la pièce, parfois directement, parfois plus subtilement.

Toutefois, l’idée qui transparaît le plus dans le texte et son interprétation, est celle selon laquelle Netflix (et les médias) mènent leurs spectateurs à la baguette, et que ceux-ci n’ont pas d’autre choix que de patiemment attendre et voir où toutes ces informations ingérées vont les mener.

Un pari réussi

La flexibilité et la fluidité de la mise en scène et du jeu d’acteur des comédiens sont impressionnantes, sans aucun doute. Cependant, par moments, le changement de genres rapides donne l’impression que l’on assiste plutôt à une présentation d’un portfolio d’artiste voulant démontrer à la fois tous ses talents et ses opinions philosophiques et politiques.

Quoi qu’il en soit, l’ambition de Florence - écrire une série théâtrale utilisant les codes de Netflix - est une réussite. Tel Netflix, Saison 1 maintient, jusqu’à la dernière réplique, l’audience en haleine, abandonnant ce public à la fois spectateur et acteur juste avant la chute. Sans jamais préciser si la saison 2 suivra un jour.