LUXEMBOURG
DR CLAUDINE ALS

Une lettre à l’éditeur du Dr Claudine Als

Lors de la gestion à court terme de la crise Covid-19, des aspects positifs du vivre-ensemble ont émergé et une nouvelle catégorie de héros est née. Pour sortir progressivement du confinement, économiquement ruinant, dans l’intérêt général, le port obligatoire du masque est incontournable. C’est l’occasion de repenser la mondialisation, de redimensionner notre dépendance envers la Chine, en nous reconcentrant sur l’espace économique européen.

La Tragédie Covid-19

La pandémie à coronavirus représente une guerre mondiale sans précédent – depuis 2019 - contre un ennemi sournois de ‹0.000015 mm de diamètre, pompant à outrance les ressources médicales, logistiques, techniques, financières, sociales et humaines des Etats. Nos armes sont nos infrastructures hospitalières, nos équipements médicaux et de protection, notre personnel médical et para-médical, notre logistique, nos ressources financières, la sagesse des décisions politiques, l’efficacité administrative, ainsi que la discipline des populations. En date du 15.4.2020, 126.722 personnes sont mortes de par le monde et près de 2.000.000 ont été contaminées, selon une évolution exponentielle. Le défi est sans précédent. Les enterrements habituels sont impossibles, les enfants ne peuvent plus serrer leurs grand-parents, la douleur et le deuil sont omniprésents.

Les dictatures: Par définition, une dictature craint l’information ouverte; les statistiques de mortalité par Covid-19 sont ‘embellies’. Les dictatures politiques et religieuses ont nié le phénomène au départ (Chine, Russie, Iran). Selon des sources fiables, les médecins sous pression biaisent les certificats de décès, qui portent alors la mention ‘mort par arrêt cardiaque’ plutôt que ‘mort par infection à Covid-19’. Une dictature redoute-t-elle une perte de pouvoir en avouant qu’une maladie infectieuse n’est pas maitrisée? Prend-elle à la légère le risque de milliers de morts dans le monde par manque de transparence? La Chine n’a informé le monde que 6 semaines après apparition des premiers cas à Wuhan et après signature d’un accord commercial avec les Etats-Unis!

Les assassins: Lorsque les pays d’Europe ont été submergés par le coronavirus en début d’année 2020, les réponses des Etats ont été variables: rapides et décidées comme par exemple au Luxembourg, retardées et trainantes ailleurs. Certains chefs d’Etat ont bagatellisé le phénomène, alors que chaque jour perdu avant de commencer le confinement augmente le nombre de décès (1). A partir de quel moment ce refus d’agir est-il une non-assistance à personne en danger, voire un assassinat de masse potentiel ? Quelle est par ailleurs la responsabilité de ceux qui, au fil des années dans certains pays, ont réduit le personnel et les infrastructures des hôpitaux ? Sachant que la gestion d’un malade au respirateur implique un équivalent temps plein de 4 soignants spécialisés, il est difficile d’augmenter - en urgence et massivement - le nombre de respirateurs, en cas de manque de personnel qualifié. Quelle est par ailleurs la responsabilité de ceux qui ont refusé la coopération hospitalière public-privé lors de la gestion aigue de la crise dans certains pays? De plus, la situation médicale indescriptible par Covid-19 aux Etats-Unis illustre douloureusement le risque de chaos et de surmortalité liés à l’irresponsabilité politique du genre: ‘America first’. Il conviendra de faire les comptes plus tard à ces sujets.

Le corps médical et para-médical: En Europe, l’Italie a été la première à être touchée par la pandémie, sans préparation et de plein fouet ; le système de santé a été rapidement débordé. Il n’y avait de loin pas assez de moyens techniques ni de personnel pour soigner les innombrables malades nécessitant oxygène et respirateurs. Les soins étant donnés sans matériel de protection suffisant pour le personnel médical, celui-ci a été massivement contaminé. Faut-il rappeler qu’en Italie et ailleurs, des centaines de médecins et de professionnels du secteur para-médical sont morts faute de protection suffisante? Fallait-il vraiment qu’en 2021 en Europe, on doive aboutir à des centaines de martyrs de la médecine?

Répétition de crises en Europe: L’Europe a connu une première épidémie SARS en 2003, une crise financière en 2008, suivie d’une crise migratoire en 2015. Toutefois, les mécanismes supra-nationaux de gestion de crise n’ont que peu évolué et la guerre anti- Corona de 2020 nous trouve insuffisamment préparés au niveau communautaire. Pour illustrer les effets de ce court-termisme néfaste, des stocks de masques et de gants ont été détruits il y a quelques mois dans plusieurs pays, alors qu’ils nous auraient été précieux ces dernières semaines. De plus, des quantités massives d’eau-de-vie détruites, car considérées comme non rentables, auraient pu servir de désinfectant! Comme le domaine de la santé dépend de la souveraineté nationale, le souci d’approvisionnement n’est pas organisé au niveau communautaire. Il faudrait repenser ce point stratégique à l’avenir.

Quelles interventions pour gérer le futur proche?

Risques liés à une relâche trop rapide du confinement: Le virus circule toujours massivement dans la population mondiale à la mi-avril 2020 et le nombre de nouvelles infections évolue de façon globale exponentielle, alors que la situation s’atténue progressivement au Luxembourg et dans les pays voisins. Tant que le virus ne peut pas se répandre par manque de rassemblements de personnes chez nous, que seule une petite partie de la population est immunisée, une relâche rapide du confinement aboutirait très rapidement à une récidive des infections par Covid-19. Comme les personnes à risque seraient alors doublement exposées, le prix humain risquerait d’être grave et l’avantage des sacrifices économiques de mars-avril 2020 annulé. On serait à nouveau devant la case départ, avec risque de débordement des systèmes de santé, quoique avec une meilleure préparation logistique (1-3).

Le vaccin: La course meurtrière folle de COVID-19 ne sera arrêtée que lorsque les populations seront valablement immunisées par maladie naturelle ou par vaccin. Un vaccin efficace, contrôlé, sûr, disponible en quantité suffisante, ne sera pas disponible avant fin 2021, voire 2022, donc d’ici 18-24 mois. Comment passer les 18-24 mois jusqu’à immunisation globale présumée des populations contre Covid-19? Il est impératif de définir des mesures visant à limiter le nombre de nouvelles infections, tout en faisant redémarrer l’activité économique et en développant l’autarcie européenne et régionale quant aux différents traitements et matériaux médicaux de protection.

Exemple de la Corée du Sud: Comme la Corée du Sud, Hongkong, Taiwan, Singapour présentent les meilleurs taux de survie en ce moment, nous aurions intérêt à étudier leurs modèles, basés sur le port du masque généralisé, le dépistage massif précoce de l’infection, le confinement des personnes atteintes, la définition et le suivi intensif de clusters de patients infectés à confiner, et le contrôle de la population Covid-positive par tracking électronique (1-3). Toutefois, ceci heurte douloureusement nos habitudes de libertés démocratiques. Comme la crise Corona menace la survie économique de nos sociétés démocratiques, qu’une récession est probable, nous devons trouver des compromis; les interventions se doivent d’être multiples, très progressives.

Propositions d’interventions de santé publique au Luxembourg, sous monitoring quotidien des nouvelles infections et des décès par Covid-19

Confinement et distance sociale: Maintenir en confinement les personnes à risque. Distance de 2 mètres entre les personnes en public, de 10 mètres avec les sportifs, de façon systématique (4). Eviter au départ les rassemblements de ›plus de 10 personnes, nombre à revoir après 3-6 mois. Ceci implique malheureusement que toutes fêtes, cocktails et événements sociaux ou culturels avec ingestion de boissons et aliments ne pourront pas avoir lieu au départ. Revoir la situation après 3-6 mois.

Hygiène: Lavage fréquent des mains au savon ; ce dernier dissout les constituants lipidiques (=graisseux) de la coque du virus, qui sera ainsi détruit : bon débarras ! Port du masque nez/bouche ou d’un équivalent obligatoire universel au départ, avec procès-verbal en cas d’infraction. Masque à porter partout en dehors du domicile privé, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur. Promouvoir la réutilisation des masques tous les 3 jours, en alternance avec d’autres masques à disposition. Après enlèvement du masque du visage, le sécher à l’air ou dans un sac en papier (le sac du pain par exemple), de préférence au chaud ; ensuite se laver les mains. Le masque sera ainsi ‘propre’, quasi stérile, après 3 jours de séchage (5). Par ailleurs, la tradition des trois bises à tout venant vaut-elle vraiment le risque infectieux ?

Autarcie en production de masques, lunettes et blouses de protection: Favoriser la création de masques en tissu de fabrication artisanale, à sécher et à laver. Produire des masques chirurgicaux professionnels en local ou en régional. Organiser des concours du plus beau masque par selfie, car nous devrons tous – hommes et femmes - porter le masque, mais certainement pas la Burka! La production de blouses en Tyvek est lancée au Luxembourg.

Télétravail et achats à distance: Promouvoir le télétravail, afin d’éviter les rassemblements de personnes dans les transports en commun, les cantines, les restaurants, les lieux de travail. Promouvoir les achats par Internet et par téléphone, avec livraison à domicile. Il est hautement probable qu’après la crise aiguë, vu que les nombreux tests du feu auront été effectués avec succès, le télétravail se généralisera dans notre communauté d’intérêt grand-régionale, à condition d’une négociation pour un retour fiscal, et aura des implications sur l’organisation et la conception architecturale des bureaux chez l’employeur, ainsi que sur l’agencement des domiciles privés.

Relance économique, une nécessité vitale: Permettre la réouverture des petits et moyens magasins, tout en limitant le nombre de personnes à l’intérieur, avec bien sûr port du masque obligatoire. Réouverture des chantiers de petite dimension ou en travaux par petites équipes. Après une phase test, réouverture progressive des sites industriels et des commerces de moyenne, puis de grande taille. Modifier la loi sur le congé collectif, afin de pouvoir rattraper au mois d’août une partie du temps perdu, en travaillant par équipes réduites.

Education et culture: Comme réouvrir les écoles, lycées et universités équivaudrait à autoriser les grands rassemblements de personnes, ces institutions doivent nécessairement rester fermées jusqu’après l’été, à moins de commencer à tâtons par les classes d’élèves de ›16 ans ? Continuer l’éducation à distance, qui semble être bien lancée. Comme le monde du spectacle et des artistes vivent de l’interaction avec leur public, nécessairement en assemblement de personnes, on pourrait adapter des spectacles payants sur internet, par vidéo. Pour le monde du spectacle, cette réalité est malheureusement plus que dure.

Restauration, Horesca: Vente à la porte du restaurant ou en livraison à domicile. Ultérieurement, repas à l’intérieur sur une chaise sur 4, avec distances de 2 mètres entre les chaises. Les joyeux repas entre amis ou collègues seront donc plus difficiles à effectuer.

Les frontières: N’autoriser dans une première phase le passage que des frontaliers et des marchandises. Continuer à loger les frontaliers dans des hôtels au Luxembourg, à charge de l’Etat. On ne pourra ouvrir les frontières intra-Schengen qu’ultérieurement, lorsque l’activité économique locale et régionale aura repris. Favoriser les achats locaux, ainsi que les filières agricoles grand-régionales. Continuer à prendre en charge en soins intensifs des patients de la Grande-Région, si nécessaire.

Voyages et patrimoine: Le ralentissement généralisé nous a permis de revoir les trésors autour de nous : nos paysages, notre patrimoine, la qualité de vie liée à une nature préservée, nos musées visités en 3D par internet ? Et si nous redécouvrions ce potentiel à nos pieds, en privilégiant les ressources locales et en faisant du tourisme régional ?

Le rôle des personnes immunisées : En attendant le vaccin, les personnes ayant subi la maladie et donc en principe immunisées pourraient donner du sang en vue de prélever du plasma et injecter des anticorps spécifiques aux patients gravement malades. Ils pourraient aussi reprendre le travail de façon normale et ainsi soutenir l’économie, tout en sensibilisant le public à l’importance du suivi des règles d’hygiène et de protection. Un ‘passeport Corona’ pourrait dispenser du port de masque.

Stratégie politique santé: Savions-nous que tout comme l’acier était un élément stratégique pour couler des canons, la santé des populations est un bien stratégique pour les Etats, et donc à protéger (6)? Covid-19 nous a appris que la sauvegarde du patrimoine santé en cas de guerre infectieuse implique des stratégies armées, telles que des laboratoires de recherche et de développement suffisamment dotés, des parcs technologiques, des politiques de production en autarcie. Covid-19 a de plus durement révélé les limites de la globalisation à outrance, si celle-ci repose sur le critère uniquement du moins coûtant, ainsi que notre vulnérabilité face à notre dépendance logistique de la Chine. Visons à l’avenir l’autarcie régionale et européenne en production de matériaux et traitements médicaux.

Sauver la planète et passeport CO2: L’humanité a reçu un sacré avertissement: aujourd’hui, c’est le Coronavirus qui nous nargue et ruine nos économies, alors que demain, ce sera l’urgence climatique. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour faire baisser le réchauffement de la planète: et si nous introduisions un passeport CO2 individuel qui comptabiliserait toutes les distances parcourues polluantes? La crise est une opportunité pour dégager de nouveaux critères stratégiques pour nos choix économiques et sociétaux, en phase avec l’avenir que nous souhaitons projeter. La crise nous montre toutefois, heureusement, aussi quelques effets favorables.

Les bienfaits de la crise Covid-19: nouvelles façons du vivre ensemble

Nouveau respect : Il est un avantage indéniable que les avis des virologues et des épidémiologues sont fort écoutés par les politiciens, sauf aux Etats-Unis (6). De plus, dans notre société égalitaire, une nouvelle catégorie de héros est née : les médecins, soignants, caissières et personnel des magasins d’alimentation et des chaines logistiques, qui sont là pour nous, au risque de leur santé, et parfois même de leur vie. Un chaleureux merci leur est donné tous les 20 heures, par concerts et applaudissements sur les balcons et fenêtres.

Solidarité et entraide: Positivement, de nombreux et touchants gestes de solidarité et d’entraide sont nés, comme faire les courses pour l’achat de victuailles et de médicaments, la création de logiciels gratuits pour ventes au départ des commerces de proximité avec livraison à domicile, la fabrication bénévole de masques ou de lunettes de protection, etc.

Contacts intensifiés par téléphone: Nous souffrons de l’isolement et avons besoin de nous rapprocher. La vie familiale est ainsi réactivée. Nous avons ainsi intensifié les relations humaines avec nos proches par téléphone, et avons aussi le grand plaisir de recevoir des appels inattendus, prenant ainsi conscience que chacun de nous est un petit maillon de la grande chaîne humaine, dont l’équilibre dépend de chacun de nous.

Ralentissement: Le quotidien est décéléré. Le temps gagné nous permet de réfléchir au type de vie que nous souhaitons: la vie hectique et superficielle de la société de loisirs est-elle l’unique option de plénitude possible ? Qui aurait pensé qu’une bonne bouteille de Whisky peut aussi servir de désinfectant externe? Par ailleurs, la bonne vieille règle qui dit qu’il faut économiser en vue des jours maigres est rappelée; industrie est d’autant plus apte à surmonter les retombées économiques de la crise qu’elle possède des économies. Le virus a réhabilité la culture musicale et littéraire: le plaisir à écouter de la musique et à la lecture nous donne l’indépendance d’esprit pour mieux vivre l’isolement. Vive la culture classique! De plus, l’auteure, au chômage technique, a trouvé le temps pour rédiger les présentes lignes.

Nos libertés démocratiques: Les libertés humaines, lourdement conquises depuis la révolution française, n’ont jamais été si étendues qu’en ce début du XXIe siècle, avant la crise Covid-19. Qui aurait cru qu’un adversaire redoutable de 0.000015 mm de diamètre y mettrait un frein brutal? Confinement, distance sociale et port obligatoire du masque dans l’intérêt général empiètent sur nos libertés de mouvement et de communication et révèlent le manque d’attention stratégique porté sur les risques de pandémie à long terme de nos sociétés (6). Notre esprit inventif s’y accommodera, - comme les Sud-Coréens et autres s’y sont aussi adaptés -, mais avec les valeurs issues de notre histoire européenne. Ces réflexions sommaires espèrent modestement contribuer à la discussion quant à la reprise économique contrôlée et à la gestion de la guerre contre Covid-19 à moyen terme, dans notre société démocratique. L’Europe gagnera cette guerre dangereuse, mais la bataille sera longue. L’Europe résiliente a la capacité de rebondir, car elle saura saisir de nouvelles opportunités. Nous sommes TOUS responsables : ‘Yes, we ALL can’.

L’auteure est médecin spécialiste en médecine nucléaire aux Hôpitaux Robert Schuman-Zithaklinik, agrégée de l’Enseignement Supérieur ULB, ancienne chercheuse Fonds National de la Recherche Suisse à Berne, ancienne Conseillère Communale de la Ville de Luxembourg (2005-2017) et préside l’asbl Patrimoine Roses pour le Luxembourg. Elle considère comme son devoir moral de citoyenne de participer à la discussion sur la gestion à moyen terme de la crise Covid-19.

Références:

1) First-wave COVID-19 transmissibility and severity in China outside Hubei after control measures, and second-wave scenario planning: a modelling impact assessment. K. Leung, J. T Wu, Di Liu, G : Leung. The Lancet, April 8, 2020.

2) Humanity tested. Editorial. Nature, April 8, 2020.

3) Beware of the second wave of COVID-19. Comment. The Lancet, April 8, 2020. doi.org/10.1016/s0140-6736(20)30746-7

4) medium.com/@jurgenthoelen/belgian-dutch-study-why-in-times-of-covid-19-you-can-not-walk-run-bike-close-to-each-other-a5df19c77d08

5) Schutzmasken oder nur Maskenball ? Claude P. Muller. Tageblatt, 84, A. Avril 2020;4.

6) Shared responsibility, global solidarity: responding to the socio-economic impact of Covid-19. Unites Nations, March 2020. www.un.org/sites/un2.org/files/sg report socio-economic impact of covid19.pdf