LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Les PSF évoluent au gré du paysage règlementaire – Explications

Au fil des 80 pages de son rapport dévoilé mardi, Deloitte examine le marché luxembourgeois des PSF sous toutes ses coutures. Son co-auteur, Adil Sebbar, est directeur en charge des services d’audit et d’assurance au sein du cabinet membre des «Big Four». Décryptage d’un marché en pleine évolution.

Quel est le poids aujourd’hui des PSF dans l’économie luxembourgeoise?

ADIL SEBBAR Le secteur financier représente à peu près 48.000 emplois. Sur ces 48.000 emplois, vous en avez presque 17.000 qui sont des emplois de PSF. C’est un poids non négligeable pour le secteur financier. C’est un secteur qui a vu le nombre d’emplois augmenter année après année, même si on voit une concentration en nombre d’acteurs. Nous sommes passés de plus de 300 acteurs à 280 en quelques années. Oui, en termes de nombre de PSF, il y a une concentration.

Comment expliquez-vous ce déclin?

SEBBAR Je n’utiliserai pas le terme déclin. Je dirai qu’il y a trois éléments. Le premier, qui est non négligeable, c’est la concentration de certains acteurs qui ont besoin d’avoir une taille plus critique pour des questions de rentabilité. Vous avez deux possibilités: soit vous grossissez par vous-même avec des recrutements pour absorber le volume d’activités plus grand, soit vous fusionnez avec d’autres acteurs, vous attirez des acteurs déjà existants qui ont besoin aussi d’être dans une entité plus grande. Le deuxième élément, c’est le poids de la conformité. Les plus petits acteurs ont plus de mal à absorber les coûts sans voir leur volume d’activité augmenter. La solution, c’est d’atteindre une taille critique, donc de s’allier avec d’autres acteurs ou de fermer boutique. Mais c’est plutôt limité. Enfin, il y a des secteurs d’activité qui ont aussi eu à faire face à des changements règlementaires; par exemple les PSF de support, les PSF informatiques. Avec l’article 41, une banque peut sous-traiter certaines activités auprès d’une entité du groupe au lieu de faire appel à un PSF. Donc forcément, c’est un manque à gagner pour les PSF de support car des «non PSF» peuvent rendre certains services jusqu’alors prestés par des PSF pour le volet informatique.

L’étude souligne des adaptations de licences pour s’adapter aux évolutions environnementales que ça soit au niveau technologie ou régulation. Quelles sont justement les tendances: vers quelles licences les PSF se réorientent?

SEBBAR Par le passé, la tendance était que comme un dossier d’agrément est difficile et long à obtenir (on parle en général de douze mois minimum), on se disait au lieu de demander quelques articles et de se rendre compte dans quelques années qu’on a besoin d’autres agréments, on va tout demander pour pouvoir offrir, le cas échéant, un très large panel de services. Sauf que le problème du «full option», c’est qu’il y a les exigences règlementaires en face. Donc aujourd’hui, l’approche est de dire que la règlementation a un coût non négligeable, donc les PSF demandent seulement les agréments dont ils ont véritablement besoin. Mais dans les faits, les articles les plus détenus sont les conseillers en investissement, les courtiers en instruments financiers et les commissionnaires pour les entreprises d’investissement. Pour les PSF spécialisés, vous avez deux grands pôles: les agents de transfert et l’activité de domiciliataire.

Family office est l’agrément le plus distribué. Est-ce que cela confirme le positionnement du Luxembourg comme hub pour UHNWI?

SEBBAR Il y a un lien. Mais sur les 178 PSF qui ont cet agrément fin 2018, il n’y en a que 69 qui l’utilisent vraiment. En fait, c’est un agrément qui, quand il a été lancé, était accordé à un très grand nombre d’entreprises d’investissement et de PSF spécialisés. Je pense que l’activité family office est possible avec cet agrément. Mais il ne faut pas oublier qu’au Luxembourg, l’activité de family office regroupe des acteurs et des métiers différents. Cela peut être des avocats, des entités régulées ou non régulées. Je pense clairement que Luxembourg a gardé sa place de gérant de fortune et que c’est de plus en plus vrai que les gérants sont à la recherche de cette clientèle très aisée pour pouvoir notamment leur fournir quelque chose que les petites boutiques peuvent encore offrir et pas les grosses. C’est un service plus personnalisé.

Par rapport au bénéfice net des PSF, il a décliné de 5,4% en un an. Comment vous l’expliquez?

SEBBAR Il faut distinguer les trois catégories de PSF. Deux catégories de PSF ont vu leur profit net augmenter: les PSF spécialisés (de 358 millions à 391 millions d’euros) et les PSF de support où le bénéfice augmente d’environ 4% puisqu’il passe de 80 à 83 millions d’euros entre 2017 et 2018. Et en effet, vous avez une baisse au niveau des entreprises d’investissement (passant de 138 à 70 millions d’euros entre 2017 et 2018). Différents facteurs peuvent expliquer cette tendance: le volume des actifs sous gestion et les taux d’intérêt très bas pèsent sur la marge des PSF. Il y a aussi cet effet 2018 survenu à cause de Mifid II parce que certaines sources de revenus pour les PSF ont tout simplement disparu puisqu’elles n’étaient plus conformes avec la règlementation en vigueur. Il y a l’impact lié au coût de la conformité et de certaines sources de revenus qui disparaissent donc cela a un impact direct sur la rentabilité et sur la capacité de ces petites boutiques à maintenir des marges acceptables. Pour l’année 2018, en global, ce sont principalement les entreprises d’investissement qui ont souffert. Cela a clairement un lien avec la réglementation Mifid II.

Quand je vois l’historique des bénéfices, on est quand même avec un niveau trois fois moins élevé qu’en 2009-2010. Comment expliquer que les PSF génèrent moins de revenus aujourd’hui qu’en 2009?

SEBBAR En 2009, historiquement c’est le pic. On était à 286 acteurs, c’est post crise financière. Comme mentionné précédemment je pense qu’il y a eu aussi l’effet des taux d’intérêt et les marchés financiers qui ont souffert. Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que dix ans après, le volet règlementaire qui s’applique à ces catégories de PSF et notamment les entreprises d’investissement a significativement augmenté. Donc, le coût de la conformité est de plus en plus élevé, il faut savoir aussi renouveler sa clientèle, ce qui n’est pas toujours simple notamment pour les gérants de fortune parce que vous devez attirer une nouvelle clientèle avec des nouveaux besoins. Le revenu stagne, on rajoute Mifid II donc on demande plus de choses sans avoir pour autant une source de revenus additionnelle. Il y a une pression internationale règlementaire que la CSSF doit appliquer, c’est la réputation de la place financière, et cela a forcément un impact sur la rentabilité de certains acteurs.

C’est pour cela que cette consolidation du secteur va sans doute continuer un peu. Mais on voit clairement que même s’il y a une consolidation, le volume d’activité reste. Quand vous voyez un critère clé comme le nombre d’emplois, vous voyez clairement d’autres acteurs arriver et se développer. Il y a des dossiers d’agrément en cours, il y a de nouveaux acteurs qui n’étaient pas présents au Luxembourg et qui décident de s’y installer. Et cela va au-delà de l’impact Brexit.

Par rapport à ces nouveaux acteurs attendus, avez-vous quelques indications quant aux tendances futures?

SEBBAR On voit principalement que la domiciliation continue clairement d’attirer ainsi que l’activité d’administration de fonds (l’article 25 agents de transfert). Nous voyons des gérants de fortune, notamment avec de nouvelles méthodes de gestion, de l’intelligence artificielle, etc, qui s’installent au Luxembourg.

Vous dites que la domiciliation d’entreprises gagne en importance mais dans le même temps, les entreprises sont priées d’avoir une activité consistante au Luxembourg ce qui laisse à penser que l’activité de domiciliation pourrait en pâtir…

SEBBAR Je pense que l’activité de domiciliation «boîte à lettres», cela doit être de l’histoire ancienne. Il y a de plus en plus en effet de besoins de substance. Mais ce type de service de substance est de plus en plus offert par les domiciliataires. Ce n’est plus juste donner une adresse: depuis une quinzaine d’années, il y a des acteurs qui offrent la possibilité à leur clientèle domiciliée de faire de la location de locaux où sont prises toutes les décisions de gestion, les réunions des conseils d’administration, les assemblées générales, sont physiquement tenues au Luxembourg. La règlementation en matière d’exigences de reporting a été bénéfique pour le secteur parce qu’elle a généré de nouveaux besoins. Le nombre d’emplois net qui ont été créés, est de 472 pour l’année 2018.

Parmi les tendances, on parle de la finance verte. Votre étude évoque à ce propos des nouvelles opportunités pour les acteurs du marché. Quels sont les exemples concrets pour les PSF?

SEBBAR Avec le developpement de la finance verte, un gérant de fortune va pouvoir attirer de nouveaux investisseurs grâce à de nouveaux produits financiers, plus durables et plus responsables. Mais il doit pouvoir identifier, sélectionner et être en mesure de distribuer ces nouveaux produits. Un autre point est que ce nouveau type de produits et les nouvelles règlementations qui y sont liées apportent de nouvelles exigences en matière de reporting. C’est un nouveau service: créer un reporting sur les informations non-financières et démontrer la contribution que l’investissement aura sur l’environement et la société. Il faut fournir ce reporting non seulement aux investisseurs mais aussi aux régulateurs.