LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

La finance durable a le vent en poupe, mais les critères sont encore bien flous

Investisseurs, Bourses, fonds et clients n’ont plus que cela en bouche: la finance se verdit et deviendrait même durable. Le problème est que pour définir ce qui est durable de ce qui ne l’est pas, il faut des critères qui soient les mêmes pour tout le monde. Or, ce n’est pas encore le cas, malgré les efforts du secteur et des institutions européennes qui ont mis en route un plan d’action pour arriver à un système de classification, intitulé «taxonomie» d’ici la fin de l’année 2021. C’est ce que rappelle la députée Déi Gréng Josée Lorsché dans une récente question parlementaire. C’est au mois de décembre dernier que le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord pour obtenir un système de classification commun au niveau de l’Union européenne, afin de se poser en exemple à suivre.

Le but est de fixer le cap du «financement de la croissance dite “durable” et de la transition vers une économie à faible intensité et efficace dans l’utilisation des ressources», indique la députée. Il faut dire que toute le monde veut laver plus vert que vert et les différentes initiatives du marché ou de pays amplifient la confusion et augmentent les risques de «greenwashing», soit des produits financiers qui n’ont que de vert que le nom ou l’apparence.

Pour le moment, l’accord européen exclut des activités dites «durables» les combustibles fossiles solides, comme le charbon ou le lignite. Les autorités européennes sont par contre en revanche moins claires sur le gaz naturel et le nucléaire. Ces deux industries pourraient entrer dans la taxonomie en tant qu’activités dites «transitoires» ou «habilitantes».

Réduire les risques de greenwashing

Au vu de la place du Luxembourg en tant que place financière et pour les fonds d’investissement, le pays s’est penché de très près sur les négociations pour l’accord européen sur la question de la taxonomie. Pour le ministre des Finances Pierre Gramegna, le Luxembourg «a milité pour une taxonomie ambitieuse et crédible» afin de réduire les risques de greenwashing. Les objectifs ont été retenus: atténuation du changement climatique, utilisation durable et protection des ressources hydriques et marines, transition vers une économie circulaire, prévention et réduction de la pollution ainsi que la protection et la restauration de la biodiversité et des écosystèmes.

En attendant les résultats au niveau européen, le Luxembourg a devancé la taxonomie avec notamment l’agence de labellisation LuxFlag qui octroie quatre labels en matière de finances durables (Microfinance, Environnement, Climate Finance et ESG Label), ainsi que la Bourse de Luxembourg qui a lancé en 2016 le Luxembourg Green Exchange (LGX), la première plateforme mondiale dédiée aux valeurs «vertes», socialement responsables et durables. Mais la taxonomie n’est pas une fin en soi rappelle Sachin Vankalas, directeur de LuxFlag, car elle ne couvre qu’une infime partie de la finance durable: «Il existe plusieurs termes qui évoquent des choses différentes. La taxonomie ne couvre que deux objectifs du volet environnement, ce sont les plus difficiles à traiter mais aussi les plus importants. La taxonomie n’est pas une bible, c’est une dictionnaire, qu’on choisit d’utiliser ou pas».

Le règlement qui devrait entrer en vigueur en 2021 ne serait alors qu’un premier pas pour donner plus d’ordre dans le domaine de la finance «verte»: «C’est important mais la taxonomie ne résoudra pas tout, c’est un projet qui s’établit sur le long terme car elle appellera à d’autres discussions sur d’autres volets. Mais tout cela va prendre du temps», poursuit Sachin Vankalas. Pour rappel, en décembre dernier, LuxFLAG avait attribué des labels à 183 produits d’investissement domiciliés dans sept juridictions (Belgique, France, Allemagne, Irlande, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) et gérés par 81 gestionnaires d’actifs situés dans 14 pays; représentant environ 73 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Pour le ministre des Finances il est alors difficile de dire si la proportion de produits labellisés par LuxFlag qui seraient déjà en conformité avec le règlement en cours, car la taxonomie ne couvre qu’une petite partie du label environnement de LuxFlag.

Deux groupes d’experts techniques missionnés

Pour le Luxembourg, les activités minières ou l’énergie nucléaire ne sont par exemple pas à considérer comme «durables» au sens de la taxonomie. Mais le texte final du règlement européen ne donne pas entièrement raison aux arguments du Luxembourg: «Une activité économique est considérée comme causant un préjudice significatif et ne peut dès lors pas être considérée comme durable lorsque l’élimination à long terme des déchets peut avoir d’importants effets néfastes à long terme sur l’environnement», précise le ministre.

Même si le Luxembourg pèse de tout son poids dans les négociations, c’est à la Commission européenne que reviendra le mot de la fin avec des critères d’examen technique pour juger si oui ou non une activité économique peut être considérée comme contribuant à ces objectifs. Pour cela, deux groupes d’experts techniques ont été missionnés par la Commission pour représenter le secteur privé, de la société civile et des milieux scientifiques d’un côté, et une représentation des Etats-membres de l’autre.