MONT-SAINT-MICHEL
HELMUT WYRWICH

Le couple moteur de l’Union européenne a des approches différentes pour gérer la crise

Lorsque le ministre allemand de l’économie, Peter Altmaier, annonçait le plan d’aide pour la compagnie d’aviation Lufthansa, il expliquait en même temps une philosophie allemande: «Ce n’est pas la tâche du gouvernement de dire à une entreprise comment elle doit mener ses affaires.»
Lorsque le ministre français des finances et de l’économie annonçait le plan d’aide pour Air France il a mis une condition: «Plus du tout de vols de courte distance en France». Et puisque Air France n’y aura plus le droit on l’interdit en même temps pour les compétiteurs comme Ryanair ou Easyjet. Même chose pour Renault: Lorsque la France soutient le constructeur, on le force à participer à «l’airbus de batterie». Est-ce raisonnable alors que Renault est intégré dans un conglomérat mondial avec Nissan et Mitsubishi et vend ses voitures électriques surtout en Chine? Est-ce raisonnable alors que Volkswagen s’apprête à devenir le plus grand constructeur de batteries en Europe et cet «airbus» a vocation à devenir franco-allemand? Si Peter Altmaier à Berlin est plutôt modérateur et négociateur, Bruno Le Maire à Paris donne plutôt l’impression d’un directeur général de l’économie française. En France, on pose des conditions aux entreprises. On vit dans la philosophie de la contrepartie. Seulement: C’est comme cela qu’on les rend dépendantes d’un opportunisme politique.

Le salut viendra de l’innovation technologique

Bien sûr, on aura une relance après la crise. Mais: Combien de temps durera-la crise en France?  De l’autre côté du Rhin, on parle déjà de l’après crise. Et: Ce sera quelle sorte de relance? Elle sera écologique. Mais qu’est-ce que cela veut dire? Dans une étude, la maison d’investissement Schroders à Londres est d’avis que plus de 70% des actions pour sauver le climat viendraient de l’innovation technologique. Et pourtant: Si l’information du magazine Challenges est correcte, les entreprises françaises ont pris tout juste 150 millions d’euros d’un fonds français de 500 millions pour des développements technologiques. Schroders a fait savoir que ses fonds seraient investis entre autres dans Alstom ou Air Liquide. Pourquoi? Alstom a développé à Tarbes et à Salzgitter (Basse Saxe) le train à hydrogène qui roule dans la région de Brème dans le nord de l’Allemagne. Alstom dispose de toute la gamme de trains écologiques: train de pile à combustible, train à batterie et train électrique. Le train à moteur diesel existe toujours, mais perdra en importance.
L’hydrogène semble être un élément du futur. La chimie en a un grand besoin, la voiture de l’avenir, mais surtout des camions seront propulsés par l’hydrogène ainsi que des navires. Daimler, Volvo et le chinois Geely développent le camion à hydrogène. Shell, Air Liquide, Total construisent des stations service de l’autre côté du Rhin. Et une startup allemande, filiale d’une entreprise luxembourgeoise, a trouvé des partenaires en Norvège pour y produire des millions de litres de carburant synthétique sur la base de l’hydrogène. Les compagnies d’aviation y font déjà la queue.

Relocalisation artificielle des usines

La relance alors? Elle ne se fait pas en relocalisant artificiellement des usines de l’étranger en France. Elle ne se fait pas en rêvant d’une souveraineté industrielle, commandée par un gouvernement. Elle ne se fera pas en se faisant peur de la puissance économique allemande vu que des entreprises comme Alstom, Total, Air Liquide, EdF, Faurecia, Plastic Omnium, etc. montrent comment on peut en profiter. La relance en France se fera lentement, comme quelqu’un qui se relève difficilement après avoir été abattu. Il faudra repenser la façon de produire. Il faudra repenser l’administration, le télétravail et l’externalisation du travail. La jeune génération bien formée voudra travailler beaucoup plus par projet. Une prolongation du temps de travail échouera devant la résistance des syndicats. La France souffrira d’un taux de chômage assez élevé à la rentrée qui perdurera longtemps, perdra au plus tard au printemps prochain quelque 800.000 emplois. Et la France risque de perdre une grande quantité de petites et moyennes entreprises par des faillites après la rentrée en septembre.
Pourquoi le gouvernement allemand a-t-il présenté un plan de neuf milliards d’euros pour le développement de l’industrie de l’hydrogène? De l’autre côté du Rhin, on n’aime plus le nucléaire. De l’autre côté du Rhin, on fermera les centrales à charbon. De l’autre côté du Rhin, on ne pense pas à une souveraineté de l’énergie. On pense à un mix énergétique où l’hydrogène jouera un rôle important. Le groupe Steag à Essen, propriétaire de centrales de charbon construit en Sarre, à côté d’une de ses centrales à charbon, un grand électrolyseur à quelques kilomètres de la frontière française pour fournir d’un côté de l’hydrogène à la sidérurgie sarroise, de l’autre le gaz à la plateforme chimique à Carling en Lorraine par un pipeline et en plus pour servir les bus du service public en Sarre. Ceux-là ont vocation de rouler à l’aide d’une pile à combustible.

De l’hydrogène comme combustible

Ce qui se passe avec l’hydrogène présente une grande profondeur industrielle. On peut stocker le courant des éoliennes grâce à ce gaz. On peut remplacer le coke pour les hauts fourneaux. On peut utiliser la chaleur d’un électrolyseur pour chauffer des bâtiments. Dans la chimie, l’hydrogène est indispensable. Et enfin, à l’aide de l’hydrogène, on crée ces carburants synthétiques dont les avions auront besoin pour voler sans émettre de CO2.
Une relance après cette crise peut être tout à fait différent de ce qu’on a vécu avant. Des entreprises françaises sous-traitent déjà pour les futures  voitures et camions à pile à combustible. ArcelorMittal bâtit une nouvelle aciérie à Hambourg, utilisant de l’hydrogène comme combustible. Saffran entreprend des recherches pour développer de nouvelles turbines d’avions.
L’industrie française s’y met calmement. Mais dans cette technologie de pointe, la France a déjà accumulé du retard. De l’autre côté du Rhin, il existe déjà cent stations service à hydrogène. Le but des investisseurs est d’en ériger 400. La technologie qui se développe librement dans la lutte contre le réchauffement climatique est plus efficace que la politique de contrainte et populiste comme on l’entend actuellement en France. Le problème en est: La politique industrielle française a mis le focus sur les batteries, la voiture électrique et le nucléaire. Et pourtant, quand on voit le nombre d’éoliennes en Picardie on s’imagine le potentiel inutilisé.
Il faudrait peut-être changer un tout petit peu la mentalité en France. Tandis que l’industrie énergétique de demain est en train de naître en Sarre, quelque 60 kilomètres plus loin à Florange (eh oui!)  c’est la lutte pour la survie d’une cokerie polluante, dont plus personne n’a besoin. •