LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Guy Verhofstadt, chef de file des libéraux au Parlement européen, présentait jeudi à Luxembourg ses pistes pour sortir l’UE de la «polycrise»

C’est un appel passionné et passionnant pour une nouvelle vision pour l’Union européenne que Guy Verhofstadt a lancé jeudi soir lors d’une conférence organisée par la Fondation Alphonse Weicker.

L’ancien Premier ministre belge et chef de file du groupe parlementaire libéral au Parlement européen a récemment publié un ouvrage intitulé «Le mal européen» dans lequel il décrit des pistes pour sortir de la «polycrise» dans laquelle est empêtrée l’UE depuis plusieurs années: crise économique, financière, terroriste, migratoire, géopolitique, Brexit…. «On n’a jamais connu cela en Europe», a pointé l’orateur, pour lequel les institutions européennes sont trop faibles, érodées et mal équipées pour faire face à tous ces défis. «“Too little, too late”, c’est cela l’Europe d’aujourd’hui», a-t-il martelé.

Une vétocratie au lieu d’une union

GUY VERHOFSTADT

La passion de la politique

La carrière politique de Guy Verhofstadt fut fulgurante. Très tôt, le jeune homme originaire de Dendermonde en Flandre s’engage dans les cercles libéraux lors de ses études de droit à Gand, se faisant remarquer par Willy De Clercq, président du parti libéral flamand dont il devient le secrétaire, puis, à 29 ans seulement, le président. En 1985, il entre au gouvernement de Wilfried Martens comme vice-Premier ministre et ministre du Budget. 1991: après l’échec de former un gouvernement, Verhofstadt devient leader de l’opposition, réorganise son parti (VLD) qui remporte les élections fédérales de 1999 pour former comme Premier ministre le premier gouvernement libéral-socialiste- écologiste de Belgique. 2003: les libéraux victorieux aux élections forment un gouvernement avec les socialistes. Mais en 2007, le VLD perd les élections. Après avoir assuré la transition politique, Guy Verhofstadt se retire de la politique nationale. Elu député européen en 2009, il devient aussi chef de file de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe. Pressenti plusieurs fois comme président de la Commission européenne, Guy Verhofstadt est actuellement candidat à la présidence du Parlement européen. Il est aussi représentant du Parlement européen pour les négociations dans le dossier du Brexit. (LJ)

«“Le mal européen” est né d’une profonde frustration avec le fonctionnement de l’Union européenne aujourd’hui», a expliqué Guy Verhofstadt, qui parle même de la non-existence d’une Union. «Cela reste pour la plupart du temps une confédération d’Etats. Et ce n’est pas encore une démocratie, mais une vétocratie basée sur le principe de l’unanimité qui bloque les décisions». Une situation qui n’a pas été dans l’intention des pères fondateurs. Et l’orateur de rappeler que dans le projet de constitution européenne de 1952 déjà étaient posés les jalons pour une véritable union politique avec un Parlement et un Sénat décidant à majorité simple ainsi qu’un gouvernement européen et deux statuts de membre: plein et associé.

Or, ce texte, rejeté par l’Assemblée nationale française, peu encline à participer à une communauté de la défense, n’a pas fait son chemin et des tractations ont débuté pour sauver quand même la jeune communauté. C’est ainsi que les décideurs se sont mis d’accord sur l’union douanière, un accord à la base des traités de Rome dont le 60ème anniversaire sera célébré le 25 mars prochain.

Depuis lors, c’est la valse des compromis et des exceptions qui ont affaibli l’idée de base et du cimentage du principe de l’unanimité. Le compromis de Luxembourg en 1966 sous la pression de Charles de Gaulle constitue selon Guy Verhofstadt une étape décisive dans cette évolution.

«L’anniversaire du Traité de Rome est un moment décisif pour commencer une réflexion de fond sur la création d’une vraie démocratie européenne», a martelé Guy Verhofstadt, insistant sur la reprise des idées de base des fondateurs de l’Union. L’année 2017 serait d’autant plus décisive que pour la première fois dans l’histoire, un pays - la Grande-Bretagne - a décidé de quitter l’Union européenne, qui perd ainsi la deuxième économie du continent et un pilier de la politique sécuritaire.

Une profonde introspection est nécessaire

«La question du Brexit doit aller bien au-delà de la question des futures relations entre l’UE et la Grande-Bretagne: elle doit mener à une grande introspection», a expliqué l’orateur, «on doit enfin réaliser que des institutions faibles ne peuvent faire de bonnes politiques et obtenir de bons résultats». Et Verhofstadt de pointer la faiblesse des moyens des institutions centrales: le budget de l’UE ne représente ainsi que 1% du PIB européen, dont 80% retournent vers les Etats membres au titre de différents programmes d’aides.

En déduisant le coût de fonctionnement des institutions, il ne resterait ainsi que 0,14% du PIB de l’UE. En comparaison, les autorités fédérales des Etats-Unis disposeraient de 22% du PIB et la Suisse - une confédération - de 15%. Or, au vu des échéances électorales qui marqueront l’année prochaine, Verhofstadt doute sérieusement de l’engagement des décideurs politiques pour les changements institutionnels et de financement requis. Mais, y a-t-il de l’espoir? «Je suis un optimiste et adepte de Popper qui était d’avis que l’optimisme est un devoir moral. Et dans la politique surtout», a souligné Guy Verhofstadt en rappelant qu’à la fin des années 1980 déjà, on parlait d’«eurosclérose», de l’Europe comme le continent malade du monde. A l’époque, le président de la Commission européenne, Jacques Delors, élaborait une vision qui reposait entre autres sur l’ouverture des frontières et la libéralisation du marché des capitaux. «Delors a obtenu 35% de ce qu’il voulait, mais c’est énorme», a rappelé l’orateur. Et la vision de l’homme politique français réussit à redémarrer la croissance économique et le projet européen.

L’UE a besoin d’une vision

LA FONDATION ALPHONSE WEICKER

Promouvoir l’étude et la recherche

Constituée en 1989 et présidée par Kik Schneider, membre du Comité de direction de BGL BNP Paribas, la Fondation Alphonse Weicker - du nom d’un des fondateurs de la BGL - a comme objectif de promouvoir l’étude et la recherche dans le domaine des sciences. Elle développe ses activités au Grand-Duché de Luxembourg en organisant des conférences et séminaires spécialisés et en appuyant des projets de recherche dans des domaines aussi variés que la recherche biomoléculaire, la santé, l’informatique, la politique, la vie sociale et l’histoire de l’art. BGL BNP Paribas s’est donné avec la Fondation Alphonse Weicker les moyens de continuer à exercer le rôle important joué par la banque depuis 1919 dans le développement économique et social du Luxembourg. (LJ)

«Les conditions sont certes différentes aujourd’hui, mais la démarche doit être la même: nous avons besoin aujourd’hui d’un projet qui peut inspirer de nouveau», a souligné l’invité qui a balayé les discours attribuant aux difficultés économiques la faiblesse de l’UE. «It’s politics, stupid!», a-t-il martelé, ce serait aux politiques de créer cette nouvelle vision et de permettre aussi le renforcement du marché intérieur, dont de nombreux pans sont encore des domaines réservés, obligeant toujours des entrepreneurs, qui depuis longtemps opèrent dans un monde globalisé, de demander de multiples autorisations pour démarrer leurs affaires dans l’UE.

Guy Verhofstadt ne voit pas d’alternative au fait d’aller de l’avant dans la conception d’un nouveau projet européen sur un modèle plus fédéral. «Fédéral ne veut pas dire centraliste», a-t-il pointé, en citant les exemples des Etats-Unis et de l’Allemagne. «Le fédéralisme est un pas en avant pour l’humanité. Le nationalisme c’est un pas en arrière, c’est la guerre», a-t-il conclu sur une citation de François Mitterrand.

Guy Verhofstadt, Le mal européen - Préface de Daniel Cohn-Bendit, paru aux Editions Plon