LUXEMBOURG
THIBAUT DEMEYER

Le réalisateur Daniel Cohen titille les spectateurs à travers sa comédie «Le bonheur des uns…»

Adaptée de la pièce de théâtre intitulée «L’Île flottante» et déjà signée Daniel Cohen, cette comédie rebaptisée pour la version cinématographique «Le bonheur des uns…» met en scène deux couples quadragénaires que rien ne pourra séparer. D’un côté, nous avons Marc (Vincent Cassel), commercial dans une société qui fabrique de l’aluminium, passionné par cette matière, et Léa (Bérénice Bejo) son épouse, vendeuse dans un magasin de prêt à porter. En face, nous avons Karin (Florence Foresti), ultra extravertie et meilleure amie depuis toujours de Léa et son mari Francis (François Damiens), un peu fantasque, naïf et gentil.
Le film s’ouvre sur une scène dans un restaurant. Nos amis viennent de terminer de manger. Il est l’heure de passer au dessert. Léa commande une île flottante alors que les trois autres ne souhaitent pas de dessert. Face à cette solitude gourmande, Léa décide d’annuler sa commande. Par solidarité, les autres se sacrifient et choisissent un dessert qu’ils finiront par décommander. S’en suit tout un imbroglio des plus hilarants face non seulement à cette situation cocasse mais aussi à l’incapacité de Léa à se décider. Le ton est lancé, en dix minutes, les personnages sont décrits et Daniel Cohen peut directement entrer dans le vif du sujet sans temps mort.
C’est que Léa, femme douce, gentille, effacée, souriante qui se laisse marcher sur les pieds sans broncher, vient d’annoncer qu’elle était en train d’écrire un roman. La nouvelle est ressentie comme un tremblement de terre puissance 9 sur l’échelle de Richter. Si Léa est capable d’écrire un roman, alors tout le monde peut le faire se disent les trois autres ! La moquerie et les mots pas toujours sympa serviront de pousse café à cette pauvre Léa qui malgré tout gardera le cap pour que son projet arrive à bon port.
Fin de la scène du restaurant. Tout le monde rentre chez soi et les débats vont commencer. Karin se convainc qu’elle est aussi capable d’écrire un roman, qu’elle a une imagination débordante et qu’elle terminera son livre bien avant Léa. Quant à Marc, il décide de se lancer dans la musique. Pari raté pour Karin, incapable d’écrire une seule ligne, et Marc incapable d’écrire une seule note. En revanche, le destin a décidé de récompenser Léa qui voit son livre éditer par une grande maison d’édition et cerise sur le gâteau ne tarde pas à devenir un best-seller. Son bonheur va alors faire le malheur de ses amis et de son mari qui se sent diminué, lui qui regardait toujours sa femme de haut, et qui n’acceptera pas le succès qu’elle côtoie.

Un pavé dans la mare

Avec «Le bonheur des uns…» Daniel Cohen, qui semble avoir observé la société à la loupe depuis des années, lance un véritable pavé dans la marre, mettant souvent le spectateur mal à l’aise en lui balançant sur le ton de la comédie bien des vérités et des réalités qu’il n’est pas près d’accepter. Le film prête à la discussion, au débat et surtout devrait servir à la remise en question de certaines personnes. Mais Daniel Cohen n’est pas du genre à régler ses comptes, il pointe simplement un comportement peu acceptable et courant dans notre société actuelle. En même temps, le film disserte sur le besoin de tout un chacun d’être reconnu par son entourage et aussi la nécessité de se trouver une échappatoire pour gérer au mieux le stress du quotidien. On rêve tous d’une passion qui nous nourrira. Léa aime son métier de vendeuse mais l’écriture lui apporte une autre dimension de la vie, une reconnaissance des autres. Karin est d’autant plus jalouse qu’elle est égocentrique, ne pouvant s’empêcher de tirer la couverture vers elle. Francis, lui, continue à se chercher, il ne jalouse pas Léa, il est plutôt content pour elle. Il persévère dans la recherche de son épanouissement tantôt dans la musique électronique, tantôt dans la sculpture, tantôt dans le jardinage pour terminer dans la cuisine. Quant à Marc, son unique passion est l’aluminium et ne comprend pas comment on peut aimer autre chose. Il comprend seulement que sa femme prend de l’importance et ne peut l’accepter, il se sent «idiot» comme il le dit souvent.

Florence Foresti, la mauvaise note du film

«Le bonheur des uns» bénéficie d’une belle écriture des personnages, de situations plus vraies que nature, d’un scénario captivant et parfois agaçant parce que Daniel Cohen a mis le doigt là où cela fait mal, de dialogues pertinents, justes, de scènes cocasses qui font souvent rire de bon cœur. En revanche, le bât blesse au niveau de l’interprétation souvent inégale entre les protagonistes. Si Bérénice Bejo est impeccable, on ne peut pas en dire autant concernant Florence Foresti qui parle, qui joue comme dans ses spectacles. Elle en fait des tonnes alors que si elle avait joué son personnage plus en nuance, l’œuvre tout entière aurait gagné en qualité. Son personnage aurait été à la fois machiavélique et pathétique, justifié par sa jalousie. Florence Foresti est malheureusement la mauvaise note du film. Quant à Vincent Cassel, souvent lié à des personnages « grandes gueules », il réussit à apporter les nuances importantes que demande son personnage. Au départ, il se la joue un peu macho face à Léa pour terminer en homme qui reconnait ses torts et s’efface tout en douceur. François Damiens, une fois encore, nous prouve qu’il est un grand acteur sachant tout jouer.
«Le bonheur des uns…» est une comédie qui parfois devient dramatique mais qui fait du bien tout en apportant des réflexions pertinentes sur le comportement humain. C’est certain, après ce film, vous ne verrez plus vos amis de la même manière, surtout si vous vous lancez dans un projet qui vous apportera la gloire. Jalousie quand tu nous tiens!