LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Survivante d’Auschwitz, Ginette Kolinka a témoigné jeudi et vendredi devant des centaines d’élèves

Pendant deux heures vendredi matin dans la vaste Salle des Fêtes du Lycée des Garçons à Limpertsberg, rempli de quelque 200 élèves, professeurs et invités, on aurait pu entendre une épingle tomber. Point de va-et vients, même pas de chuchotements entre élèves alors que Ginette Kolinka racontait l’horreur des camps de concentration nazis qu’elle a dû endurer en 1944 et 1945, alors qu’elle avait le même âge que les jeunes assis dans la salle.

A 94 ans, elles sillonne toujours la France et d’autres pays pour raconter son histoire. Ainsi, suite à l’invitation de professeurs, elle a accepté de témoigner jeudi après-midi au Lycée Michel Lucius devant quelque 200 élèves pour en faire de même devant les classes de 1ère du LGL hier matin. On la lui poserait souvent la question: pourquoi, à son âge, elle continue de voyager pour raconter la barbarie du système nazi, dit-elle. «Parce que je le dois aux jeunes», répond la rescapée d’Auschwitz qui ne se considère nullement comme une héroïne: «je n’avais pas de courage, je n’avais pas la force, j’étais pétrie de peur. Ce n’est que la chance qui m’a sauvé».

«Si je parle, c’est pour montrer comment la haine peut amener des êtres humains à commettre des choses affreuses. Si ces jeunes ici sont un jour tentés de haïr, j’aimerais qu’ils se rappellent de Ginette et qu’ils réfléchissent», explique la dame qui souvent ferme les yeux en parlant, comme si elle laissait défiler devant son oeil intérieur le film de ses souffrances.

Malgré tout ce qu’elle a endurée, Ginette Kolinka est une personne très positive qui a même su faire rire son public, visiblement choqué par la description des atroces conditions dans les camps nazis. Ainsi offrait-elle une sucette aux premiers élèves qui lui poseraient des questions. Sans doute seront-ils parmi les derniers à avoir pu entendre de vive voix le témoignage d’une survivante.

«Voilà, maintenant vous êtes devenu des passeurs de mémoire», a-t-elle lancé à la fin, «veillez à ce que ce qui s’est passé ne redevienne plus jamais réalité». Une lourde responsabilité.

Lëtzebuerger Journal

Ils avaient tout planifié d’avance», explique Ginette Kolinka sur le programme d’extermination des Juifs, «vous imaginez des hommes autour d’une table discutant de ce qu’on peut faire pour tuer une catégorie de personnes. Et l’un levant le doigt en clamant, je suis ingénieur agronome, j’ai un bon produit pour éliminer les bestioles dans les champs, le Zyklon B. Ca pourrait fonctionner aussi avec cette vermine de Juifs».

Mais avant l’impitoyable «solution finale», les nazis rendaient déjà la vie de plus en plus invivable aux populations juives, non seulement stigmatisées notamment par l’obligation du port de l’étoile jaune mais aussi frappées de plus en plus d’interdictions. «Ce qui m’a frappé le plus à l’époque: j’étais jeune, j’aimais le sport et d’un jour à l’autre je n’ai plus eu le droit d’entrer sur des terrains de sports ou dans des piscines», raconte Ginette Kolinka.

Un peu plus tard, plus le droit non plus de sortir dans des squares publics ni d’être en contact avec des non juifs. De facto interdits de profession, les membres de la famille Cherkasky n’eurent de choix que de passer la plupart du temps à la maison. «Cela ne me déplaisait pas», se souvient Ginette Kolinka, «on prenait les repas ensemble, ce qu’on n’avait jamais fait avant. Mais je ne sais pas comment on s’est procuré à manger». Les choses se gâtent en juillet 1942. Un soir, quelqu’un de la préfecture de Police de Paris s’est présenté pour informer la famille qu’on l’avait dénoncée comme communiste. La fuite en zone non-occupée de la France devenait inéluctable. Avec de faux papiers, les Cherkasky ont tenté de passer les contrôles. Ginette et une de ses soeurs ont même été retenues pendant quelques jours à la prison d’Angoulême, pour contrôle d’identité. La famille s’est retrouvée ensuite à Avignon, se fondant dans la masse - «en zone libre, les Juifs n’étaient pas forcés de porter l’étoile jaune» - et tentant de se reconstruire une existence.

Descente aux enfers

Puis survint le jour fatidique du 13 mars 1944. Rentrée déjeuner, Ginette constate que trois hommes dont deux membres de la Gestapo interrogent son père, son frère et son neveu Georges. Alors que les papiers renseignent qu’ils sont orthodoxes, les gestapistes les emmènent en cuisine et vérifient s’ils sont circoncis. C’est l’arrestation immédiate, des journées de prison, puis l’internement au camp de Drancy, près de Paris, la plaque tournante de la politique de déportation antisémite en France.

«Il n’y avait pas de cris, pas de hurlements, un peu de bousculade» se souvient Ginette Kolinka de sa première journée de descente aux enfers ce 12 avril 1944. A 6.00 une partie des internés de Drancy est évacuée par bus vers la Gare, où se trouve un train de marchandises.

«“Schnell”, c’est le premier mot allemand que j’ai appris»

«J’ai pensé que ce train allait partir et qu’un autre pour passagers allait arriver», raconte Ginette. Mais les personnes alignées sur le quai sont poussées dans les wagons sous les coups et les hurlements de soldats allemands. ««Schnell», c’est le premier mot allemand que j’ai appris», se souvient la rescapée, enfermée à l’époque avec des dizaines d’autres pour des jours et des jours dans ce wagon sans fenêtres, sans eau, sans vivres et sans équipement sanitaire.

«Je me rappelle de mon soulagement quand les portes se sont enfin ouvertes et que l’air frais est rentré dans le wagon, enfin pouvait-on respirer», raconte Ginette. Le soulagement ne devait pas durer: «des hommes sont rentrées et ont fait descendre tout le monde. «Schnell» et pas le droit d’emporter ses affaires. Puis on nous a dit que les camions étaient là pour les vieux et fatigués et que les autres devaient rejoindre le camp situé à un kilomètre à pied».

«Quand moi j’ai entendu ça, j’ai dit à mon père et à mon frère Gilbert qu’ils partiraient mieux avec les camions. Quand je me suis retournée, ils n’étaient déjà plus là». Ils sont morts quelques heures plus tard dans les chambres à gaz de Birkenau alors que Ginette passait devant le commando de sélection du camp dont les chefs tranchaient d’un coup d’oeil: toi à gauche, toi à droite. Les plus faibles allaient mourir. Les plus costaudes, dont Ginette, qui se croyait dans un camp de travail au vu des baraques et des cheminées, passaient dans une grande salle avec des tables derrière lesquelles s’affairaient des femmes. «Il fallait se déshabiller, “Schnell”», se souvient Ginette, «malade de honte» d’être ainsi exposée pour la première fois dans sa vie. On lui prend brutalement le bras avec lequel elle protégait sa poitrine pour lui tatouer le numéro: 78 599 - elle le porte toujours.

Le comble de l’humiliation

Mais l’humiliation ne s’arrête pas là: ses cheveux et les poils du pubis sont rasés. Après une très courte douche très chaude, les femmes ont le droit de passer aux toilettes. Or, l’espoir d’un moment d’intimité se dissipe bien vite: dans une salle avec un socle percé de trous, elles sont obligées de faire leurs besoins l’une à côté de l’autre.

Par la suite, on leur donne des vêtements sans se soucier le moins du monde s’ils sont à leur taille ou pas. Ginette Kolinka gardera ses guenilles pendant des mois. «Je ne me souviens pas de les avoir changé ni de m’être lavée une seule fois pendant le temps à Birkenau», raconte-t-elle. «Quand on est arrivé, on ne le savait pas, maintenant on sait que la mort plane en permanence au-dessus de nos têtes», explique la survivante, affectée à un commando pour améliorer les équipements du camp.

Survivre dans la peur

«La peur était permanente. On savait que quand lors des inspections, vous aviez une plaie quelque part ou même des boutons, c’était les chambres à gaz», dit la rescapée qui eut la chance d’être transférée au camp de Bergen-Belsen, puis dans un camp de travail près de Leipzig. Les conditions y étaient moins dures, «mais la cheffe du bloc nous a dit: vous êtes ici pour travailler et mourir».

Puis, en avril 1945 elle est envoyée vers le camp de Theresienstadt en ex-Tchecoslovaquie. Un voyage de quelques jours dans des wagons de marchandises. «On n’avait ni eau ni vivres, on était pleines de poux, des femmes mouraient», se souvient Ginette, «je gardais un corps près de moi pour pouvoir dire, si jamais on nous donnerait à manger, qu’elle dort et que je garderai sa part pour elle.» A son arrivée, le camp était libéré et la rescapée, atteinte de typhus et très mal en point, est évacuée après quelque temps vers Lyon. Le 6 juin 1945, elle rejoint Paris, où sa mère et quatre soeurs ont réussi à réinvestir l’appartement familial. La concierge ne reconnaît d’abord pas celle qui arrive, le crâne rasé et ne pesant que 28 kilos, la méprenant pour son frère Gilbert.

Sa mère la serre dans ses bras et lui dit qu’elle attend des nouvelles de son père et de Gilbert. «Je lui répondais très brutalement qu’ils avaient été gazés», se souvient Ginette Kolinka qui regrette: «c’est plus tard, quand j’ai tenu mon bébé dans les bras que je me suis rendu compte du mal que j’avais fait à ma mère». Pourtant, elle n’a pu verser une larme. «Je ne pleure plus depuis Auschwitz», dit-elle, «depuis que j’étais dans cet endroit où on a perdu toute humanité».