LUXEMBOURG
PAULINE METTAN

Luc Caregari nous donne sa réponse dans son premier roman «Le Citron-céphale»

De temps en temps, des critiques invités s’immiscent dans la scène littéraire du Luxembourg. Aujourd’hui, Pauline Mettan, qui a poursuivi ses études à Heidelberg et à Genève et qui a travaillé entre autres pour les Archives littéraires suisses, nous présente une lecture du premier roman de Luc Caregari.

Un énorme citron-mammaire devant lequel se détache au premier plan une troupe de militaires, armés jusqu’aux dents. La page de garde du «Citron-Céphale» de Luc Caregari ne peut laisser indifférent: kitsch outrancier et mysogine ou deuxième degré criant? Publié aux «Éditions Phi», à la fin de l’année 2016, ce roman est le premier de son auteur. À la fois journaliste et écrivain, plongé dans le monde du théâtre et de la musique, Caregari est polyvalent et curieux, critique et amusé par cette société postmoderne qu’il cherche à cerner. Il le dit, cette histoire a longtemps mûri dans son esprit, puis elle a jailli d’un trait, quasiment sans respirer.

Le sous-titre nous annonce un «conte cruel», à la croisée du fantastique et des pulsions animales. Difficile en effet de cerner les limites de la fiction, du mythe, parfois même du mensonge dans ce petit polar luxembourgeois. La réalité la plus triviale y est pourtant dépeinte. Le drame se déroule dans la «ville-forteresse endormie et glaciale» du Luxembourg. L’époque nous est contemporaine. Le héros est un fonctionnaire lambda, sans histoire et sans nom. Puis un jour tout bascule: une angoisse nouvelle chamboule son existence et détruit toutes les certitudes. Il quitte son métier, croise un hermaphrodite et s’engage dans une ferme près d’une caserne militaire. C’est là que, devenu un peu malgré lui l’associé de Rudy et Grommel, deux cinquantenaires antisémites, il va collaborer à l’élaboration de la «Food army».

Ce petit conte d’une centaine de pages mêle fait divers et introspection carcérale. Le lecteur doit mener son enquête, tenter de comprendre l’inexplicable. Mais seule lui est délivrée l’imagination du bourreau. C’est cette tête, pressée comme un citron par une «peur orange» venue du plus profond de ses entrailles, qui nous parle et nous entraîne dans cette fabuleuse descente aux enfers. Le procédé est assez courant, mais il a pour atout de nous faire douter des limites de la raison: la sienne, la nôtre, la leur, eux qui veulent à tout prix l’ériger en héros ou au contraire le déresponsabiliser en prétextant la maladie mentale.

L’histoire n’est pas très vraisemblable mais elle est soutenue par le rythme haletant de ce monologue terre à terre, révolté et malade, crié à notre figure ou récité tout bas dans le coin d’une cellule. Cela frôle le grotesque, l’absurde, le vulgaire. Mais quelque chose sonne juste et résonne en sourdine dans notre «citron» à nous: «Toi aussi, tu y as pensé, mais tu ne l’as pas fait…. c’est vertigineux».

Critique médiatique?

On pourrait reprocher à son auteur d’avoir voulu mêler dans cette intrigue rocambolesque les débats sociaux les plus divers: de la critique du Grand-Duché qui renie la réalité miteuse de la périphérie (la prostitution, la pauvreté, la drogue, la peur) aux combats humanistes universels, antimilitaristes, écologistes, féministes. Tout y passe et parfois sans grande délicatesse.

Mais «Le Citron-Céphale» est peut-être plus que le regard révolté d’un artiste idéaliste. Ce roman peut être vu comme une réflexion sur le média quel qu’il soit et qui résonne par là avec la propre pratique de journaliste et d’écrivain de son auteur. Toujours subjectif et partiel, le bourdonnement médiatique forme, par la polyphonie des voix, un imaginaire collectif extravagant et chimérique. Le récit de cet homme en partance pour l’asile croise les voix de tous ceux qui relaient l’information, se l’approprient, l’utilisent à leurs propres fins. Déshumanisé, le bourreau devient ainsi un «écran pour le monde», une «surface de projection», un symbole vide de sens. Et la question demeure: ne serait-ce pas finalement ces médias omniprésents qui sont les premiers responsables des monstres qu’ils engendrent?