LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

La spécialiste en régulation financière Laurence Scialom a fait le point

Elle souhaite plus de régulation et une véritable prise en main des politiques sur le monde de la finance dont l’emprise est devenue quasi-incontrôlable. Laurence Scialom était de passage au Luxembourg pour faire la promotion de son livre, «La fascination de l’ogre». Invitée par Etika et Attac, la professeure à l’Université Paris Dauphine part du constat que le secteur de la finance a besoin d’être plus fortement régulée, ceci pour le bien démocratique. «Il faut en finir avec le syndrome de Stockholm qui frappe les dirigeants de pays face au monde de la finance», estime l’auteure en préambule. Elle parle d’une véritable emprise de la part d’institutions qui ont pu s’infiltrer au plus haut niveau des gouvernements nationaux et des instances européennes.

En preuve le transfert de l’ancien président de la commission européenne, Manuel Barroso, qui a été accueilli à bras ouverts chez Goldman Sachs moins de deux ans après être parti de Bruxelles: «Il est évident que la banque achète le carnet d’adresses des décideurs publics de l’ancien homme politique qui n’a par ailleurs pas forcément de compétence en finances, ce n’est vraiment pas pour ça qu’il a été engagé». Cette culture de connivence malsaine, elle le dénonce tout au long de son livre. En 2013 au Parlement européen, 1.700 lobbyistes bancaires y étaient accrédités précise-t-elle, cela donne donc seulement une idée des chiffres réels, avec 120 millions d’euros de budget, les ONG et autres organismes indépendants ne peuvent pas lutter à armes égales dans ce jeu d’influences des politiques.

Le taux d’endettement privéa atteint des sommets

Pour Laurence Scialom, les choses sont claires, «il n’y aura pas de transition écologique sans réforme de la finance». Dix ans après la crise, si des «digues» ont été relevées, la finance n’a en revanche pas fondamentalement changé: «les problèmes demeurent, les établissements bancaires sont trop gros et trop complexes pour faire faillite. Il y a une emprise considérable du lobby bancaire, distillant l’idée que l’intérêt bancaire va de pair avec l’intérêt commun. Le rapprochement entre la Commerzbank et la Deutsche Bank en est le parfait exemple, l’idée a été soutenue au nom de la souveraineté allemande, alors que ces établissements ne financent pas les PME allemandes du tout».

Ce qui préoccupe l’auteure, c’est le taux d’endettement privé qui a atteint des sommets, et qui n’a pas été résorbé depuis la crise: «Les crises arrivent toujours quand les niveaux d’endettement sont élevés», surtout quand cela s’accompagne d’une bulle immobilière: «Cela a toujours été un dénominateur commun à toutes les crises», prévient-elle. Mais difficile pour un secteur de se remettre en question, même si des organismes comme le FMI ou l’OCDE ont déjà préconisé de séparer les activités des banques. «Rien n’est fait, les régulateurs sont sous pression», regrette-elle. C’est une pression dont il est difficile d’échapper, d’autant que les salaires du secteur financier sont imbattables. «Cela explique pourquoi les ONG et les experts indépendants ont du mal à se faire entendre des régulateurs, leur voix a moins de poids».

Mais comment desserrer l’étau dans ces conditions? La professeure pointe du doigt l’enseignement de la finance qui est aujourd’hui uniquement basée sur les mathématiques, comme une science à part entière. Or, c’est une grave erreur explique Laurence Scialom: «Si la finance est une science, la technique est perçue comme neutre, ce qui déresponsabilise, alors que la finance a des conséquences concrètes sur la société. Nous avons l’illusion que tout est contrôlable par le calcul». Pour cette dernière, affaiblir l’influence du secteur financier passe par la fin des «portes tournantes» (les transfuges politique-finance) ainsi que s’assurer de la traçabilité des décisions publiques. Pour l’experte, il faut absolument séparer les activités commerciales et de marché d’une banque: «Les banques grossissent grâce aux activités de marchés, or les banques ont normalement pour but de financer les entreprises locales, l’économie réelle, et ce n’est plus ce qu’elles font aujourd’hui».

Avec une économie actuellement au ralenti, Laurence Scialom n’est pas très optimiste: «La finance est soumise à des vagues d’euphorie dont les risques sont sous-estimés. Cela est lié à l’excès d’endettement car nous n’avons pas pris les bonnes mesures». Pour cette dernière, la fenêtre de tir pour réformer est très étroite après chaque crise: «Si une grosse crise financière nous attend, il faudra restructurer les dettes publiques. La question est, comment ces pertes vont-elles être réparties? Je n’exclus par un risque d’éclatement de la zone Euro».


«La fascination de l’ogre»,

Laurence Scialom, Editions Fayard