LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Entre le Brexit et les changements règlementaires, l’agence «Luxembourg for Finance» fait le point sur les défis passés et futurs de la place financière

L’ancien diplomate Nicolas Mackel n’a rien perdu de sa précédente carrière. Outre les photos dans son bureau qui rappellent son passage à Washington – on le voit poser avec le couple Obama – le quadragénaire manie le verbe pour porter la voix d’un secteur exposé à des défis mais qui peuvent s’avérer être des opportunités. S’il a toujours affirmé regretter le Brexit, le directeur de «Luxembourg for Finance» fait le décompte des relocalisations des sociétés financières et dresse pour le «Journal» les grandes lignes des développements en cours et à venir.

«Peu importe notre taille puisque notre marché n’est pas le marché domestique mais le marché européen», dit Nicolas Mackel, CEO de «Luxembourg for Finance» Photo: LfL - Lëtzebuerger Journal
«Peu importe notre taille puisque notre marché n’est pas le marché domestique mais le marché européen», dit Nicolas Mackel, CEO de «Luxembourg for Finance» Photo: LfL

Vous parcourez le monde pour promouvoir la place financière luxembourgeoise. Quels sont les atouts que vous mettez en avant pour distinguer Luxembourg des grands centres financiers européens?

NICOLAS MACKEL C’est d’abord et avant tout l’écosystème que l’on a. Chaque segment dans lequel le Luxembourg est actif représente vraiment l’intérêt principal de l’industrie. Pourquoi est-ce que 58 firmes ont décidé de relocaliser des activités au Luxembourg? Parce qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour le faire: tous les professionnels de tous les différents métiers, de toutes les différentes facettes pour faire ce métier, y compris au sein du régulateur où on a des gens qui ont la compétence nécessaire pour justement cette activité-là. A cela s’ajoutent des arguments horizontaux luxembourgeois: le principal est la stabilité. Aujourd’hui, la stabilité économique, politique, sociale joue un rôle extrêmement important. On ne peut pas le souligner assez.

Quelles sont les difficultés du Luxembourg pour se démarquer des autres centres financiers? L’image peut-être?

MACKEL L’image, non. C’est plus l’absence de connaissances. Beaucoup de gens ne sont pas bien informés sur le Luxembourg. Ils pensent que le Luxembourg est une ville-Etat, genre Gibraltar ou Monaco et ne comprennent pas pourquoi une si petite entité peut jouer un rôle si grand. Alors il faut leur expliquer. C’est comme vous avez en France Toulouse qui est devenue la capitale européenne, et une des deux capitales mondiales de l’aéronautique, c’est le même effet de l’écosystème qui attire d’autres acteurs dans l’aéronautique. Chez nous, c’est la même chose. Peu importe notre taille puisque notre marché n’est pas le marché domestique mais le marché européen. Et cela, beaucoup de gens ne comprennent pas. Et peut-être on communique mal, on insiste peut-être un peu trop sur les chiffres – 4,4 trilliards aujourd’hui – au lieu d’expliquer ce que sont les raisons de ce succès. On avance trop les chiffres au lieu d’avancer l’expertise et l’activité. Et puis une autre faiblesse perçue si je devais la nommer, ce sont les talents. De nouveau, beaucoup de gens nous voient comme la taille du Grand-Duché: comment vais-je trouver sur 600.000 habitants les profils qu’il me faut? Economiquement, ça n’a plus de sens aujourd’hui de se limiter aux frontières du Luxembourg. Les gens viennent de plus loin. Si vous tracez un cercle d’une heure autour de Luxembourg, la population est déjà bien plus grande.

Il est acquis aujourd’hui que le secteur des assurances s’est démarqué en se positionnant un peu comme le vainqueur dans la course au Brexit parce qu’il y a eu beaucoup d’annonces de relocalisations, vous semblez dire que l’asset management a plutôt la main…

MACKEL Rien qu’en termes numériques sur 58 il y a 31 asset managers, 13 compagnies d’assurances, 8 banques et 6 sociétés de paiement. Donc je crois qu’il ne serait numériquement pas très correct de dire que l’assurance est le grand vainqueur. Je ne sais pas si c’est pertinent de chercher un vainqueur. C’est parfaitement normal pour une place comme le Luxembourg, où le vaisseau amiral est vraiment l’industrie des fonds, que ça soit dans ce secteur qu’on attire le plus. Ce qui est le cas dans le domaine de l’assurance c’est que 12 des 13 acteurs qui se sont décidés pour le Luxembourg apportent plus ou moins une activité presque nouvelle, et encore avec des nuances, parce que jusqu’à maintenant on avait un marché national non-vie, un marché international vie. Et maintenant, les acteurs qui viennent vont ajouter un marché international non-vie.

Sur le marché non-vie, les acteurs qui sont essentiellement luxembourgeois font quand même 60% de leur volume de primes à l’étranger. Mais l’ajout de géants annoncés est quand même un solide renforcement du secteur des assurances au Luxembourg.

L’une des tendances les plus marquantes ces dernières années, c’est le développement de la finance durable au Luxembourg qui en volume reste toutefois maigre. Est-ce que «Luxembourg for Finance» ambitionne de faire croître ce segment et si oui, comment?

MACKEL Le sujet n’a été mis vraiment tout en haut de l’ordre du jour qu’à partir de la COP21, parce qu’on réalisait que pour arriver au résultat défini à la COP21 il faut vraiment fédérer l’industrie financière et l’utiliser comme levier pour y arriver. Et c’est là qu’on a compris il faut vraiment en faire l’un de nos sujets centraux. Pour l’instant l’ensemble du durable a une part de marché tout à fait réduite. Quand on prend le marché des capitaux et la part des emprunts obligataires verts, on est autour de 2%. Entre temps dans les fonds d’investissement il y a quelques études qui parlent de fonds ESG compliant et aujourd’hui, entre 35 et 40% qui le seraient déjà. Et à l’horizon 2030, 95% le seront. L’essentiel c’est qu’on ne veut pas augmenter la part de marché des fonds ou des emprunts durables. On veut rendre durables toutes les activités financières. C’est cela, l’objectif. On n’a pas créé un marché séparé. Il faut introduire les principes du durable dans toute l’activité financière, dans tous les produits financiers.

Vous dites qu’il faut rendre tous les produits de finance durables. Mais cela veut dire que des fabricants de tabac ou d’armes à feu auront des difficultés à trouver des financements si on se base sur ce principe…

MACKEL C’est une bonne question mais je crois qu’il faudra vraiment réfléchir à ce qu’ils vont faire ou à ce qu’on peut faire là-dessus. Mais l’idée est – le plus possible – d’introduire les principes de la finance durable dans les mécanismes de financement, de levée de fonds. Cela ne veut pas forcément dire qu’on arrivera à 100% mais l’élargir le plus possible.

Quels sont les défis qui se profilent à l’horizon pour la place financière luxembourgeoise?

MACKEL Il y a des défis qui se posent à toutes les places financières qui sont les défis d’abord de la digitalisation puis, en Europe en particulier, les défis de la règlementation et les coûts que cela comporte. Et puis il y a les défis intrinsèques au Luxembourg. Le premier est celui de la compétitivité qui se décline à plusieurs niveaux: fiscale, règlementaire, etc. Mais les grands défis sont pour moi ceux de la digitalisation et de la règlementation.

Par rapport aux fintech, on a des grands acteurs du paiement au Luxembourg mais l’écosystème des start-up financières ne semble pas aussi développé que cela au Luxembourg, en comparaison avec d’autres villes comme Paris ou Francfort…

MACKEL Vous avez entendu dire que beaucoup de gens s’activaient pour faire de leur ville la capitale des start-up et la capitale fintech de l’Europe en attirant le plus possible de start-up. Cela n’a jamais été notre objectif. Notre objectif, c’est de créer un cadre qui aide l’industrie existante à gérer la transition vers l’ère digitale. Cela veut dire que pour moi, il est plus important d’équiper ou d’offrir un cadre aux banques, aux gestionnaires, aux assurances, aux firmes de paiements qui sont déjà ici au Luxembourg pour m’assurer aussi qu’au 21ème siècle ils restent les leaders dans leur segment et que le Luxembourg reste attractif pour ces acteurs-là. Parce que si demain j’ai un poids lourd comme RBC qui se dit après tout, le Luxembourg n’est pas adapté à l’ère digitale ni au cadre qu’il nous fallait, et donc on va partir et on va aller ailleurs. Combien de start-up il me faut pour le remplacer? Dites-moi…

QUELQUES CHIFFRES

De gros acteur à leader

BANQUES 136 banques internationales issues de 29 pays
FONDS Leader européen et n°2 mondial avec 62% de part de marché dans les fonds d’investissement transfrontaliers
ASSURANCES 42 compagnies d’assurance non-vie, 207 compagnies de réassurance et 46 compagnies d’assurance-vie
BOURSE Plus de 35.000 valeurs cotées et négociables à la Bourse de Luxembourg
FINANCE DURABLE La Bourse de Luxembourg – via le «Luxembourg Green Exchange» - est le leader mondial en obligations vertes cotées et le Luxembourg détient 39% de part de marché européen en fonds d’investissement responsables
RENMINBI La Bourse de Luxembourg est le n°1 mondial pour la cotation d’obligations émises en yuan (Dim Sum) et 39% de part de marché mondial en fonds d’investissement investissant en Chine continentale
INNOVATION

Les produits, les services… et l’approche

Pour Nicolas Mackel, «l’innovation dans les services financiers au Luxembourg, ce n’est pas que la technologie». Le directeur de «Luxembourg for Finance» en veut pour preuve la relation nouée entre le Luxembourg et la Chine. Outre la présence de sept banques chinoises au Grand-Duché, le pays est aussi leader des fonds d’investissement qui investissent dans les marchés de capitaux chinois. «Quand les Chinois ont donné accès à leur marché de capitaux aux fonds d’investissement internationaux, c’est le régulateur luxembourgeois qui a été en premier discuter avec le régulateur chinois sur comment rendre compatible les exigences entre le régime UCITS et les différents régimes chinois à travers lesquels devaient passer les investissements via les actions et les obligations chinoises.»
RELOCALISATIONS

Décomptes variés

Dans la course aux relocalisations post-Brexit, Luxembourg s’affiche en tête selon KPMG qui totalise 65 annonces, devant l’Irlande (63) et les Pays-Bas (30). De son côté, l’agence «Luxembourg for Finance» estime à 58 le nombre des relocalisations au Grand-Duché. «Le différentiel avec «Luxembourg for Finance» pourrait venir de relocalisations annoncées il y a un certain temps mais qui n’ont pas avancé», explique le cabinet membre des «Big Four». Ce dernier intègre également des sociétés externes au domaine de la finance, comme un opérateur de télécommunications et un cabinet d’avocats.