LUXEMBOURG
PIERRE SECK

Première partie: de 1815 à 1980

Sous la notion de recherche en sciences, il faut comprendre l’activité de recherche en sciences biologiques, chimiques, géologiques, informatiques, mathématiques et physiques, voire médicales au sens large. Il y a aussi au Luxembourg de la recherche appliquée faite par un grand nombre d’entreprises. Une telle recherche a commencé avec l’implantation de la première entreprise industrielle au Luxembourg qui était la firme Villeroy et Boch en 1766, lorsque le territoire qui est devenu après 1815 le «Grand-Duché de Luxembourg» , appartenait encore à l’empire autrichien.

Cette recherche industrielle s’est continuée avec l’essor de la sidérurgie en 1880 et s’est beaucoup développée avec la venue de firmes américaines au Grand-Duché tel que Goodyear, Dupont de Nemours et Monsanto dans les années 1950. Elle est actuellement très présente dans la plupart des entreprises établies au Luxembourg, - et elles sont nombreuses -, ceci aussi grâce à la coopération avec des laboratoires de l’Université du Luxembourg et les centres de recherche publics du pays. L’ordre de grandeur de l’activité actuelle de cette recherche industrielle en ressources humaines est de quelque 1.500 chercheurs impliqués. Si l’on parle maintenant de recherche scientifique publique, il y a lieu de distinguer:

-la période de 1815 à 1980

-la période de 1980 à 1987 et finalement

-la période de 1987 à nos jours

La recherche en sciences au Luxembourg de 1815 à 1980

L’ancien Comté de Luxembourg, devenu au 14ième siècle «Duché de Luxembourg», a connu, - comme d’ailleurs la plupart des territoires issus de l’ancienne Lotharingie -, une histoire mouvementée. L’année 1815 est ainsi une année charnière dans cette histoire. En effet, après la défaite définitive de Napoléon Ier, le territoire, - appelé «Département des Forêts» sous l’occupation française depuis 1795 -, est érigé en «Grand-Duché» par le congrès de Vienne, devient membre de la Confédération germanique et est donné comme propriété privée à Guillaume Ier de la famille des Nassau-Orange et ceci en compensation de territoires que cette famille a cédé à la Prusse dans le cadre du remembrement de l’Europe.

Guillaume Ier devient roi des Pays-Bas, roi de la Belgique et Grand-Duc du Luxembourg. Malheureusement, Guillaume Ier, - à l’encontre des stipulations du congrès de Vienne -, gère sa propriété comme une province attachée aux Pays-Bas ce qui entraîne une situation économique désastreuse pour le Grand-Duché qui comprend d’ailleurs à côté du territoire du Grand-Duché actuel, encore tout le territoire de l’actuelle Province belge du Luxembourg. Cet ancien «Département des Forêts» est à l’époque essentiellement forestier et rural et est gravement appauvri de par son rattachement aux Pays-Bas lointains avec lesquels il n’existe que des moyens de communication rudimentaires. Le seul endroit dans ce territoire où il y a un peu d’ «intelligentsia», est la forteresse de la ville de Luxembourg.

Dans ce «Gibraltar du Nord», fortifié au gré des occupations par les Espagnols, les Français, - notamment sous la direction de Vauban -, et encore par les Autrichiens, il y a une garnison prussienne de plusieurs milliers de soldats avec leurs officiers. Grâce à ces officiers, - disposant d’une éducation certaine -, mais aussi grâce aux professeurs de l’Athénée Royal Grand-ducal, - gymnase jésuite du 17ième siècle, fermé par les Français en 1796, mais réouvert en 1817 -, une vie culturelle et scientifique peut se développer dans cette ville.

L’installation d’une année préparatoire aux universités, - année comprenant aussi l’enseignement des sciences -, entraîne une activité scientifique personnelle de toute une série de ces professeurs impliqués dans l’enseignement des sciences. Ces mêmes professeurs proviennent souvent d’universités belges, voire néerlandaises avec lesquelles ils maintiennent souvent des liens. La révolution belge de 1830 entraîne par la suite, - dans le cadre de l’accord de Londres de 1839 -, une scission entre la partie francophone du Grand-Duché qui devient alors «Province belge du Luxembourg» et rejoint ainsi le royaume de Belgique nouvellement créé -, et la partie non-francophone qui demeure comme «Grand-Duché», propriété privée des Nassau-Orange. Cette scission ne favorise pas dans un premier temps, les relations des professeurs avec les universités belges et néerlandaises, mais les rapproche de l’Allemagne et ceci notamment lorsque le Grand-Duché devient en 1842 membre du «Zollverein», c.-à-d. de l’union douanière allemande.

Toute une série de ces professeurs de l’Athénée grand-ducal royal, ensemble avec des personnalités provenant du secteur étatique et du secteur libéral, créent ainsi en 1850 la «Société des sciences naturelles dans le Grand-Duché de Luxembourg», deuxième société savante du pays après celle créée en 1845 dans le domaine de l’histoire. Cette société savante constitue une plate-forme de rencontre de tous ceux, - uniquement des hommes, les femmes sont inexistantes en sciences à cette époque, au moins au Grand-Duché -, qui font des recherches en botanique, géologie, mathématiques, physique et zoologie, la chimie se rajoutant plus tard. Dès 1853, cette société savante publie des articles de ses membres et commence à échanger sa publication avec un nombre croissant d’autres sociétés savantes, voire des universités, et ceci à l’échelle mondiale.

En 1868, les trois sociétés savantes existant alors au Grand-Duché, - à savoir la «Société pour la recherche et la conservation des monuments historiques dans le Grand-Duché de Luxembourg» créée en 1845, la «Société des sciences naturelles dans le Grand-duché de Luxembourg» créée en 1850 comme indiqué déjà et la «Société des sciences médicales dans le Grand-duché de Luxembourg », créée en 1862, se réunissent pour fonder l’Institut Grand-ducal, censé être une plate-forme de rencontre et de coordination des travaux de ces trois sociétés savantes qui prennent le nom de «Sections» à l’instar des académies de l’Institut de France.

La «Section des sciences naturelles, physiques et mathématiques de l’Institut Grand-ducal», issue donc de la «Société des sciences naturelles dans le Grand-Duché de Luxembourg », continue avec un succès remarquable d’être la plate-forme de rencontre de pratiquement tous les chercheurs, - et de plus en plus aussi de chercheuses -, des sciences biologiques, chimiques, géologiques, mathématiques et physiques. Ces chercheurs et chercheuses sont notamment des professeurs de sciences de l’enseignement secondaire et supérieur du pays, mais aussi des ingénieurs d’entreprises étatiques et privées voire des médecins, des pharmaciens et autres biologistes de laboratoires publics et privés.

Les établissements publics dans le cadre desquels a lieu une activité de recherche scientifique sont à cette époque:

-les locaux où a lieu l’enseignement de la préparation aux études universitaires en sciences, - année introduite en 1817 comme indiqué plus haut -, année appelée «Cours supérieurs en sciences» et «Cours universitaires en sciences» dans le cadre de la loi de 1969 prévoyant la création d’un «Centre universitaire». Ces locaux sont à partir de 1817 l’Athénée royal grand-ducal, ensuite dès 1908, le Lycée de Garçons de Luxembourg nouvellement créé et finalement dès 1987, le bâtiment des sciences du Centre Universitaire de Luxembourg à Luxembourg - Limpertsberg;

-l’«Administration des Ponts et Chaussées» avec son laboratoire de géologie;

-le Laboratoire National de Santé avec ses départements de pathologie moléculaire, génétique, biochimie clinique, microbiologie, toxicologie et médecine légale ;

-le Musée National d’Histoire Naturelle.

Il faut relever que le nombre de personnes impliquées dans une activité de recherche en sciences au Grand-Duché de Luxembourg reste jusqu’à 1980 de l’ordre de 100 et que les moyens publics mis à disposition de ces chercheurs sont dérisoires.

L’auteur est professeur émérite de l’Université du Luxembourg, Président de la Section des sciences naturelles, physiques et mathématiques de l’Institut Grand-ducal et actuel président de cet Institut