LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Qui va profiter du départ de Londres des 28? Une table ronde a tenté d’y répondre

Mais quel centre financier va bénéficier du Brexit? C’est la question qui a guidé l’une des discussions d’une grande conférence organisée hier par Deloitte sur les défis du secteur financier. Le Brexit est définitivement l’un d’entre eux, si ce n’est le majeur. Londres regroupe actuellement la majorité de l’activité financière de l’Union européenne, et les grands centres financiers européens, dont Luxembourg, voudraient bien profiter de l’occasion pour récupérer les miettes de Londres.

Plusieurs entreprises ont déjà déménagé leur siège social hors du Royaume-Uni, mais dans les faits ce n’est pas si simple, explique Peter Grimmett, «Head of Regulatory Development» chez M&G: «Si le secteur financier a été affecté par le Brexit, en gérant des fonds UCITS, je peux dire que nous avons été les plus affectés. Avec le Brexit, c’est la fin des fonds UCITS au Royaume-Uni, et nos clients ont besoin de certitude: nous avons entamé une procédure de déménager 5 milliards de Sicav au Luxembourg, mais comme vous pouvez l’imaginer, cela ne se fait pas tout seul. Nous avons besoin de l’accord des actionnaires, cela implique des changements de taxe pour les clients, pour nous c’est un challenge énorme».

Londres dépend beaucoup de l’UE

Pour Peter Grimmett, après tous les efforts entrepris pour la promotion des fonds UCITS à Londres, il faut désormais repartir de zéro. Carla Findlay-Dons, «Chief Global Regulatory and Market Strategist», chez Brown Brothers Harriman (BBH), est quant à elle très optimiste.

Pour l’oratrice, la fin des fonds UCITS va révéler la créativité de la place financière londonienne: «On oublie un peu vite que Londres est plus qu’un centre financier. C’est un énorme réservoir de talents et de créativité. A court terme, nous avons jusque 2020 pour nous organiser. Ensuite il va falloir aller au-delà des UCITS et lancer une alternative aux UCITS, moins chère, plus simple pour faire concurrence. Le Royaume-Uni pourrait s’aider en créant un passeport au sein du Commonwealth».

Un enthousiasme quelque peu refroidi par Herman Van Rompuy, ancien président du Conseil européen, qui rappelle que la place financière de Londres dépend beaucoup de l’Union européenne: «45% de l’activité bancaire sont liés à l’UE. Une longue période de transition nous attend si nous parvenons à un accord. Cela nous donnera le temps de travailler sur les détails que nous voulons de cette relation». Mais en cas de «no deal»… «Il est normal que l’UE défende ses propres intérêts et que des villes comme Paris, Francfort, Dublin, Amsterdam ou encore Luxembourg tentent d’y attirer les activités financières de Londres».

«Nous allons tous perdre à ne pas avoir les Britanniques à la table des négociations»

Luc Frieden, ancien ministre luxembourgeois des Finances, estime que le Brexit va apporter un changement substantiel et plaide pour une relation étroite entre le Royaume-Uni et l’UE à l’avenir: «C’est un processus unilatéral, mais le Royaume-Uni sera un pays tiers “ami” de l’UE. Même un accord fin mars ne déterminera pas la relation à long terme, c’est une vraie incertitude».

Une incertitude que partage l’ambassadeur britannique à Luxembourg, John Marshall, dont on n’envie pas la place aujourd’hui. Une personne ne peut s’empêcher de lancer un «il est payé pour dire ça!» quand ce dernier se dit «confiant en l’avenir».

Pour lui aussi, le Royaume-Uni va devoir se montrer créatif pour trouver de nombreux marchés. «Nos relations commerciales avec l’UE ne représentent qu’une partie, il y a un grand potentiel à explorer avec les économies émergentes».

Quant au réservoir de talents, une étude a montré récemment que les salaires dans le secteur des fonds d’investissement ne progressent pas aussi bien au Royaume-Uni que dans d’autres centres financiers européens. Un problème que balaie John Marshall d’un revers de la main: «Nous allons rester un réservoir de talents», martèle-t-il.

Si personne ne répond à la question initiale, «qui va bénéficier du Brexit?», Luc Frieden a quant à lui un début de réponse: «A court terme, Luxembourg va tirer ses marrons du feu, grâce à son savoir-faire. Mais sur le long terme, nous allons tous perdre à ne pas avoir les Britanniques à la table des négociations. Nous allons perdre un partenaire pour élaborer les régulations. Le Royaume-Uni n’a jamais été un partenaire facile, mais il reste un proche allié de l’UE».

S’il y a bien une chose pour laquelle tout le monde est d’accord, c’est que l’incertitude est mauvaise pour le business.

«On ne peut pas continuer à nous laisser comme ça, cette incertitude touche en particulier les investisseurs», résume Carla Findlay-Dons.

Pour Luc Frieden, la souveraineté clamée par les partisans du Brexit est une «illusion»: «Nous avons besoin de règles communes, et l’UE est l’endroit pour le faire. Le Brexit est l’illustration d’un échec de la direction du pays: vous ne pouvez pas appeler à un référendum sans des réponses claires». L’ancien Premier ministre belge ne peut pas s’empêcher de confier sa déception: «Je regrette cette décision pour des raisons politiques et économiques. Mais en cette période cruciale, l’UE est plus unie que jamais, et les sondages d’opinion sont là pour le prouver. L’UE n’a jamais eu des scores aussi important, le Brexit nous a rapproché».