LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Les occidentaux pensent pouvoir «aider» des communautés pauvres sans qualification

Sébastien Marot est président de Friends International, l’ONG qu’il a crée au Cambodge. Il revient sur les ravages du volontourisme et les alternatives qui existent pour combler la demande.

Comment avez-vous démarré l’aventure Friends International?

SÉBASTIEN MAROT Comme d’autres, je suis tombé dans le piège à mon arrivée au Cambodge. Je suis arrivé pour des vacances. J’ai vu tous ces enfants de rue, alors je me suis dit que j’allais les aider! J’ai acheté des sandwichs, jambon-fromage!, que j’ai distribué dans la rue. Je me suis vite rendu compte qu’ils jetaient le jambon car c’est quelque chose qu’ils ne mangent pas. Et plus tard en creusant un peu, j’ai réalisé que je n’étais pas le seul à faire ça. Donc ces enfants étaient nourris en réalité 8 fois par jour par des touristes de passage… J’ai donc commencé à réfléchir sur la question. Aujourd’hui je travaille avec des enfants marginalisés pour les réintégrer. La clé est de collaborer avec toutes les ONG déjà présentes pour plus d’efficacité.

Quelles sont les bonnes raisons qui amènent à faire un volontariat selon vous?

MAROT Il y a essentiellement trois raisons: construire son CV, une envie de voyager différemment ou encore se sentir mieux.

Ce qu’il faut bien se dire c’est par exemple, est-ce qu’on accepterait au Luxembourg qu’un bus de Cambodgiens débarque dans une école luxembourgeoise, qu’ils y distribuent de la nourriture, fassent apprendre des chants cambodgiens aux enfants, et repartent aussi sec après quelques jours? La réponse est non, jamais nous n’accepterions ça. C’est une nouvelle forme de néocolonialisme, ce qu’on appelle le «complexe du sauveur blanc» (white savior).

Quel est l’impact d’un volontaire qui ne consacre que quelques jours à deux semaines sur un projet?

MAROT Un volontaire coûte très cher à une organisation, car il veut en général garder un minimum de confort, il prend du temps à être formé. Sa contribution sera clairement négative s’il n’est pas compétent. Prenons l’exemple du mur à repeindre, c’est toujours le même pour les volontaires alors qu’eux sont persuadés d’aider, même chose pour l’école à reconstruire… Pour les enseignants, les dommages sont importants car ces volontaires incompétents remplacent des enseignants locaux dont les postes disparaissent, au profit de ces touristes qui se succèdent chaque semaine. La plupart n’ont aucun savoir-faire: j’ai vu des Français qui donnaient des cours d’anglais aux enfants, c’était ridicule. Chez nous le volontariat est très important, mais ceux qui sont là à court terme n’ont pas accès aux enfants, ils travaillent uniquement avec les équipes locales qui eux sont en contact avec les enfants.

Il faut être d’autant plus attentif lorsqu’il s’agit d’enfants…

MAROT Il faut savoir que 80% des enfants d’orphelinats ont en réalité des parents, c’est un gros business. Le marketing est vicieux puisque pour que le centre marche, il faut susciter de la pitié de la part des volontouristes. Si on soigne les enfants, qu’ils ont l’air bien nourris et en bonne santé, on casse le marché. Du coup l’argent va dans la poche des directeurs d’orphelinat. L’Australie a banni les séjours de volontariat en orphelinat, le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont sur la même voie, c’est une bonne chose.

Quels sont les conseils que vous donnez aux apprentis volontaires?

MAROT Dans notre mouvement «child safe», nous donnons 7 conseils aux volontaires pour que ces derniers se posent les bonnes questions: Quel est mon savoir-faire? Il ne faut pas voler le travail des locaux. Si vous n’êtes pas qualifié pour un travail au Luxembourg, vous ne le serez pas plus dans un autre pays. D’où la nécessité de partir avec une bonne assurance, sinon vous faites prendre de gros risques à l’ONG qui vous héberge. Nous encourageons également à respecter les coutumes locales, à partir dans l’intention d’apprendre quelque chose, et pas seulement de «donner». Un volontariat c’est avant tout un transfert de savoir.

Comment faire pour canaliser cette envie de bien faire?

MAROT Nous avons mis en place un service aux voyageurs, une interaction pour offrir des alternatives comme un escape game avec des indices sur la protection de l’enfance disséminés un peu partout dans la ville, et organisé par la population locale. Cela permet de découvrir autrement la ville. Nous organisons aussi des cours de cuisine avec des étudiants locaux: les touristes apprennent des jeunes.

Finalement, la problématique des faux orphelinats est en train de perdre de l’importance au vu des campagnes de sensibilisation qui commencent à porter leurs fruits. Mais ces organismes contre-attaquent en proposant aux touristes des «expériences» en famille, le «community based tourism». En promettant de l’authenticité, une «vraie» rencontre avec une famille qui ouvre ses portes, les touristes ont l’impression de vivre avec ces familles et de les aider. C’est évidemment tout le contraire qui se produit et c’est encore une fois la porte ouverte à des abus.

D’une semaine à six mois, entre volontourisme et véritable volontariat

«Ils sont tellement pauvres»

Tania Pelaié, ancienne volontaire chez l’ONG Soleil dans la Main, a passé six mois au Burkina Faso pour différents projets, notamment dans un foyer d’enfants (des orphelins ou enfants à familles défaillantes). Cette dernière est partie après ses études pour une mission longue, afin de s’imprégner de la culture locale: «J’avais fait des études d’éducatrice, le projet correspondait donc à mes compétences», explique la jeune femme qui s’est longuement informée avant de partir. «Je me suis informée pendant six mois, et à l’arrivée c’était l’euphorie. Ca a duré deux semaines environ. Le choc culturel à digérer, être en dehors de ma zone de confort, c’est une vie tellement différente du Luxembourg… Il m’a fallu du temps pour trouver ma place», poursuit-elle. Le séjour se déroule bien, c’est au retour que la jeune femme se sent submergée: «Je me suis sentie dépassée par tout le choix proposé au Cactus, pendant six mois je n’avais rien, je m’y étais habituée. Là-bas on ne jette rien, on ne consomme rien. J’ai réalisé que je pouvais changer beaucoup de choses sur ma consommation et changer les choses au Luxembourg», estime-t-elle.
Le volontariat s’inscrit dans le temps. Les courts séjours ne sont que du volontourisme déguisé, malgré la bonne volonté des participants. Nathalie (*) en est le parfait exemple. En 2016 cette jeune avocate se rend deux semaines en Asie du Sud-est pour ses vacances, elle a pour ambition de mêler visites et volontariat. Un organisme qui a pignon sur rue l’envoie dans un «orphelinat» pour enfants handicapés. Là-bas tout est délabré, sale, les enfants ont l’air misérables. Nathalie se sent utile les quelques jours qu’elle passe avec les enfants. Alors qu’elle n’a aucune formation pour veiller sur des petits parfois lourdement handicapés, elle doit les «masser» car ils ne peuvent pas se déplacer et ne bénéficient d’aucune infrastructure. Elle quitte l’orphelinat après ces quelques jours pour poursuivre son séjour. A coup de photos toutes plus misérabilistes les unes que les autres, Nathalie est persuadée d’avoir contribué pendant son séjour à améliorer le quotidien de ces enfants. Et quand on lui explique que peut-être des professionnels locaux auraient pu faire (correctement) son travail, elle renchérit, «mais ils sont tellement pauvres! Ils n’ont rien». L’organisme et la direction de l’«orphelinat» l’ont fait se sentir utile, voire indispensable au fonctionnement de l’établissement. Elle a été remplacée la semaine suivante par d’autres volontaires comme elle.

(*) Le prénom a été modifié