LUXEMBOURG
CHRISTIAN SPIELMANN

«En Silence» d’Alexandre Desplat est en première mondiale au Grand Théâtre

L’écrivain japonais et lauréat du prix Nobel de la littérature en 1968 Yasunari Kawabata (1899 - 1972; il s’est suicidé) a écrit la nouvelle «En Silence» en 1953. Cette histoire d’un écrivain qui a perdu la parole et l’usage de ses bras pour écrire, a fasciné le compositeur français et gagnant de deux Oscars Alexandre Desplat et surtout sa femme, Dominique Lemonnier, dite Solrey. Suite à une hémiplégie survenue après une opération au cerveau, elle avait perdu l’usage de son bras gauche. Avec beaucoup de volonté et de rééducation, elle a retrouvé l’usage de sa main gauche indispensable à son travail de violoniste.

Ensemble avec son mari, qui a écrit la musique, Solrey a adapté et mis en scène cette nouvelle sous forme d’opéra de chambre qui a été produite par les théâtres de la Ville de Luxembourg en partenariat avec United Instruments of Lucilin et le théâtre des Bouffes du Nord de Paris. La première mondiale a eu lieu mardi soir au Studio du Grand Théâtre de Luxembourg.

Le chiffre trois

En arrière-plan sont assis trois joueurs de flûte, trois violonistes, trois clarinettistes et un percussionniste (Guy Frisch), soit une partie de l’ensemble Lucilin. Alexandre Desplat dirige les musiciens quelque part derrière la scène, relié par image sur des écrans de télévision.

Un narrateur (Sava Lolov) raconte l’histoire de l’écrivain Omiya Akifusa, âgé de 66 ans, qui a perdu l’usage de la langue, de son bras droit et presqu’entièrement du bras gauche. Sa fille Tomiko (Camille Poul) s’occupe depuis cet accident de son père. Un écrivain, Mita (Mikhail Timoshenko), se rend en taxi à Zushi où vit Omiya. Lors du trajet aller qui traverse un long tunnel et longe un crématorium - des images d’un tunnel sont projetées sur un panneau au milieu de la scène -, le chauffeur (aussi Lolov) lui raconte qu’il arrive que des fantômes traversent la route ou prennent même place dans les taxis où il n’y a le chauffeur comme seul passager. Ainsi, une jeune femme fantôme prend souvent place dans sa voiture au retour de Zushi. Il la voit de ses propres yeux, mais jamais dans le rétroviseur. Arrivé à destination, Mita rencontre Tomiko et son vieux maître assis dans un fauteuil, le dos tourné au public (c’est aussi Lolov qui joue Omiya).

Mita parle d’une biographie sur Omiya que Tomiko pourrait écrire. Son père, avec le peu de capacités qui lui restent, en serait le correcteur. Mais l’écrivain reste figé dans sa parole et ses gestes. Tomiko n’est pas enchantée de cette idée, car finalement ce ne serait pas une œuvre de son père. Après le dîner, Mita repart en taxi. Un fantôme, une femme aux longs cheveux noirs touchant le sol, prend place dans la voiture, mais seul le chauffeur la perçoit.

Loin d’être compréhensible

L’univers mystique japonais est rempli de symboles, d’êtres mythiques et de fantômes complexes, comme les «Shini shozoku» qui sont vêtus d’un linceul blanc et ont les cheveux touchant le sol. Ces fantômes sont en principe gentils. D’un côté cette histoire a un aspect compréhensible, le fait qu’un écrivain paralysé et muet ne peut plus écrire, même s’il en a encore les capacités mentales. L’autre côté est le fantastique avec des fantômes pouvant être vus ou non et la question qui est encore un fantôme à part cette revenante vêtue en blanc. S’il y en a, la réponse n’est pas évidente.

Reste donc la musique d’un maître-compositeur, du moins ce qui concerne la musique de films. A priori, on recherche des mélodies, comme c’est l’usage dans l’univers des bandes originales. Mais cette composition sonne plutôt comme la musique en arrière-plan d’un film fantastique au rythme lent et pas comme les airs d’opéra. Mikhail Timoshenko tente de chanter les textes en français (surtitrés en anglais et français) mais on a souvent l’impression qu’il force son baryton-basse pour trouver un rythme dans les notes, ce qui fait qu’il a parfois l’air de psalmodier les mots. Camille Poul a une voix plus concrète, adaptée aux airs d’opéra. Une histoire pas vraiment concrète combinée avec des éléments fantastiques et de la musique sombre, donne une œuvre plutôt abstraite.


L’opéra sera jouéde nouveau le 2 mars à 20.30 et le

3 mars à 16.00 au théâtre des Bouffes du Nord à Paris.

Informations: www.bouffesdunord.com