LUXEMBOURG
LJ

Entretien avec Franz Fayot, ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire

A l’occasion de le Journée mondiale de l’aide humanitaire, nous avons posé quelques questions au ministre de l‘Économie, de la Coopération et de l‘Action humanitaire, Franz Fayot. L‘homme politique socialiste, ancien président de son parti, est entré au gouvernement en février dernier suite au départ d‘Etienne Schneider. Il a alors non seulement repris le portefeuille de l‘Economie de ce dernier, mais aussi les ressorts de la Coopération et de l‘Action humanitaire des mains de Paulette Lenert. 

En 2019, 483 travailleurs humanitaires ont été attaqués dans le monde et 125 ont dû payer leur engagement avec leur vie. Que vous inspirent ces chiffres?

Franz Fayot  Dans le contexte de la Journée internationale de l’aide humanitaire et au-delà, je voudrais d’abord remercier tous nos partenaires humanitaires pour leurs efforts inlassables pour venir en aide aux personnes touchées par des crises. Les circonstances dans lesquelles ils travaillent sont souvent extrêmement difficiles et dangereuses, mais cela ne les empêche pas de continuer à fournir une assistance cruciale aux populations les plus vulnérables. Ces chiffres ainsi que leur tendance à la hausse au cours des dernières décennies sont extrêmement préoccupants. Et, malheureusement, comme l’a encore montré l’attaque meurtrière au Niger qui a couté la vie à huit personnes la semaine dernière, les atteintes contre les travailleurs humanitaires se poursuivent en 2020. Ces chiffres nous indiquent que les principes humanitaires fondamentaux de neutralité, d’humanité, d’impartialité et d’indépendance doivent être sauvegardés en toutes circonstances. Ils nous rappellent que le droit international humanitaire doit être respecté par toutes les parties - étatiques et non-étatiques - à un conflit et en toutes circonstances. Par ailleurs, l’«espace humanitaire» et l’accès humanitaire doivent être protégés et garantis en toutes circonstances.

La communauté nationale doit redoubler ses efforts pour mieux protéger les acteurs humanitaires. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’ils ne deviennent pas des cibles d’attaques.

Comment arriver à mieux protéger ces professionnels? Quels sont selon-vous les accents politiques à poser?

Fayot Le Luxembourg est un fervent défenseur des principes humanitaires et du droit international humanitaire. Il est évident qu’une meilleure protection des travailleurs humanitaires exige des efforts considérables de la part de la communauté internationale et des appels répétés en faveur d’une adhésion stricte et rigoureuse au droit international humanitaire par toutes les parties au conflit. Les guerres ont elles aussi des limites.

Par ailleurs, je suis très préoccupé par la tendance vers une politisation de l’aide humanitaire dans de nombreux contextes, c’est dangereux et cela nuit à la communauté humanitaire. Les travailleurs humanitaires sont des acteurs neutres, indépendants et impartiaux et doivent être conçus comme tels.

Il est donc nécessaire de plaider plus fermement en vue de dépolitiser l’aide et de continuer à œuvrer en faveur du respect des principes humanitaires fondamentaux. Dans ce sens, le Luxembourg continuera également à travailler étroitement avec ses partenaires humanitaires nationaux et internationaux/multilatéraux en vue de soutenir des activités de prévention et de sensibilisation visant à faire de l’espace humanitaire un espace plus sûr.

Le Luxembourg soutient en outre des initiatives qui permettent notamment à ses partenaires nationaux d’être mieux informés sur la situation sécuritaire - souvent complexe et fluide - dans les pays et régions où ils sont actifs et les risques y liés.

Quelles sont les priorités actuelles de l‘engagement humanitaire luxembourgeois?

Fayot L’action humanitaire luxembourgeoise est guidée par les principes et bonnes pratiques d’action humanitaire («Good Humanitarian Donorship ») en accord avec les principes internationaux en faveur d’une aide prévisible et flexible et de la promotion du respect du droit international humanitaire. Elle couvre les trois principales phases du cycle d’intervention en cas de crises et de catastrophes: l’aide d’urgence; le soutien à la reconstruction et à la réhabilitation; la résilience et la prévention.
Les priorités de l’action humanitaire du Luxembourg sont notamment définies dans sa stratégie en matière d’action humanitaire de 2013, complétée par une Charte humanitaire en 2016, qui sera mise à jour prochainement en vue notamment des nouveaux engagements internationaux en la matière et de la notion du «nexus humanitaire-développement», renvoyant au lien existant entre l’action humanitaire et l’aide au développement. La stratégie actualisée prendra en compte davantage les engagements du Luxembourg en matière d’inclusion des personnes ayant un handicap et d’activités visant la santé mentale et le soutien psychosocial, ainsi qu’en matière de protection des données dans l’action humanitaire. Par ailleurs, le Luxembourg poursuivra ses engagements dans le cadre du renforcement du respect du droit international humanitaire et des principes humanitaires fondamentaux tout en œuvrant pour une meilleure protection de l’espace humanitaire et des acteurs humanitaires. L’innovation et son engagement dans le domaine des télécommunications - emergency.lu - reste également une priorité.

Les crises oubliées et sous-financées sont un autre point focal de l’action humanitaire luxembourgeoise. Conformément au principe de «ne laisser personne pour compte»  - «Leave no one behind» - et sur base d’une approche d’action humanitaire axée sur les besoins, le Luxembourg cible prioritairement les contextes humanitaires où, malgré d’énormes besoins, le nombre d’acteurs de développement t humanitaires présents pour venir en aide des populations touchées par ces crises – souvent prolongées – est réduit.

L’action humanitaire a lieu, parmi d’autres, en Syrie, au Sahel (Niger, Mali et Burkina Faso), dans la région du Lac Chad (Nigéria), au Yémen, en République centrafricaine, en Iraq, au Soudan du Sud, en Somalie, en République démocratique du Congo, dans les Territoires Palestiniens Occupés (TPO), en Afghanistan, au Myanmar et au Bangladesh. Cependant, compte tenu de l’urgence de l’aide humanitaire dans certains contextes ou après une catastrophe comme celle à Beyrouth le 4 août dernier, il est également important de permettre aux acteurs humanitaires une plus grande flexibilité pour l’allocation des fonds. C’est la raison pour laquelle le Luxembourg contribue également au Fonds central d‘intervention d‘urgence des Nations Unies – un des mécanismes les plus efficaces pour garantir que l’aide humanitaire d’urgence parvienne rapidement aux personnes touchées par les crises.

Sur fond de crise sanitaire et économique, les ONG redoutent une forte baisse des engagements des Etats pour le soutien de leurs actions humanitaires. Le Luxembourg entend-t-il maintenir son budget? Et comment œuvre-t-il à l‘international pour que d‘autres Etats tiennent leurs engagements?

Fayot Il est important de ne pas oublier les engagements luxembourgeois dans la durée, même en situation de pandémie. Malgré les circonstances actuelles, le Luxembourg continuera à appliquer les bonnes pratiques en matière d’action humanitaire selon une approche flexible, réactive et innovante en allouant également en 2020 environ 15% de son APD à l’action humanitaire. En dépit de la crise, le Luxembourg reste attaché à son engagement de consacrer 1% du RNB à l’aide publique au développement. Afin de parer aux besoins les plus urgents de nos partenaires nationaux travaillant dans le secteur du développement, le Luxembourg a décidé de maintenir le deuxième appel à propositions pour les projets de développement. De même, de nombreuses d’activités prévues n’ayant pas pu être réalisées, une grande flexibilité a été accordée aux différents ONG pour leur permettre de réaffecter les fonds non-utilisés vers la réponse au COVID-19.

Les associations signataires

Fiches d’identité

CARE Luxembourg a été fondée en 1945 avec l’emblématique colis-CARE. L’organisation met un accent particulier sur le travail aux côtés des filles et des femmes pauvres parce que, dotées des ressources appropriées, elles ont le pouvoir de sortir des familles et des communautés entières de la pauvreté. L‘année dernière, CARE a travaillé dans 100 pays et a touché plus de 68 millions de personnes. Caritas Luxembourg est aux côtés des plus démunis au Grand-Duché et dans le monde. Elle soutient les efforts de reconstruction et de réhabilitation et est partenaire de ses organisations sœurs du Sud pour des projets de développement. La Croix-Rouge luxembourgeoise vise à améliorer les conditions d’existence des personnes vulnérables. Ses milliers de bénévoles et ses plus de 2.500 professionnels en font un acteur majeur dans les domaines de la Santé, du Social, de la Jeunesse et de l’Humanitaire. Handicap International intervient depuis 35 ans dans les situations de pauvreté et d’exclusion, de conflits et de catastrophes. L’association a mis en place des programmes de développement dans plus de 60 pays et intervient dans de nombreuses situations d’urgence. Médecins Sans Frontières, fondée en 1971 procure une aide médicale d’urgence aux personnes touchées par les conflits armés, les épidémies, l’exclusion des soins de santé et les catastrophes naturelles ou causées par l’homme, dans plus de 70 pays. Depuis 2009, MSF Luxembourg met son expertise au service du développement de la recherche médicale sur le terrain grâce aux compétences de l’unité de Recherche Opérationnelle LuxOR.