LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Le «Finance and Operations Leader» de PwC Luxembourg aborde les défis de la mobilité en Grande Région

Patrice Waltzing est «Finance and Operations Leader» chez PwC Luxembourg et assure la responsabilité des services supports de la firme (Finances, Infrastructures, Informatique et Achats entre autres). A ce poste, il travaille régulièrement sur les problématiques de mobilité grand-régionales du personnel de PwC Luxembourg.

M. Waltzing, la mobilité est un des soucis majeurs dans la Grande Région et surtout au Grand-Duché. Les embouteillages semblent s’allonger tous les jours. Serons-nous bientôt confrontés à un infarctus de la mobilité?

Patrice Waltzing Espérons pouvoir éviter une telle situation! Mais c’est évident, les temps de parcours s’allongent. Aujourd’hui, un navetteur frontalier passe en moyenne sept heures et demie par semaine sur le trajet reliant son domicile et son lieu de travail. Le Luxembourg bénéficiant d’une croissance plus élevée que ses voisins, il va continuer à attirer de plus en plus de travailleurs des pays limitrophes. Les flux continueront à être de plus en plus conséquents, il faut le reconnaître. En même temps, les infrastructures s’adaptent certes à ces flux mais beaucoup moins rapidement que les besoins nécessaires.

Nous constatons des retards dans la mise en place de ces infrastructures, que ce soit au niveau des axes autoroutiers, des liaisons ferroviaires ou bien encore de l’offre de parkings. La stratégie du Grand- Duché - qui se base sur la promotion des transports publics et de la mobilité douce -, est saine mais exige de nombreux investissements et un changement de mentalité; tant pour les frontaliers qui font face à des trains bondés et à peu d’autres alternatives, que pour les résidents, qui sont quant à eux très peu enclins à utiliser les transports en commun à Luxembourg, actuellement saturés et à l’efficacité à présent limitée. La mise en place du tram devrait améliorer grandement la mobilité dans la capitale.

Une situation qui va au détriment de l’économie…

Waltzing Je dirais oui et non. Non car le Luxembourg est le moteur économique de la Grande Région et permet d’améliorer les conditions économiques des territoires voisins. Ce qui explique sa constante attractivité. Et oui, à plusieurs égards. Cette situation ne fait pas seulement perdre des heures de travail aux employeurs en raison des retards d’arrivée ou d’absences de leurs collaborateurs: elle risque aussi d’impacter la santé des salariés: ceux-ci sont plus stressés, plus fatigués et en toute logique moins productifs. Le temps perdu dans les trajets influence également négativement la qualité de vie familiale. Un certain nombre de navetteurs commencent à penser que leur vie professionnelle de frontalier, finalement n’en vaut pas la chandelle, et ce malgré des salaires plus élevés au Luxembourg .

La conséquence pour beaucoup d’entreprises au Grand-Duché, c’est qu’elles se retrouvent face à des difficultés grandissantes pour attirer des collaborateurs de la Grande Région et surtout pour les retenir. Leur compétitivité peut évidemment s’en ressentir in fine.

Alors, quelles sont les solutions d’après vous pour améliorer cette situation?

Waltzing Beaucoup de projets sont en route, mais ce sont des projets lourds qui ne peuvent tous être menés de front en même temps et qui prendront donc beaucoup de temps dans leur mise en place, ceci malgré la volonté du gouvernement. Certains auraient pu être anticipés. Ce qui est certain, c’est que la solution ne se trouvera pas dans l’agrandissement du réseau autoroutier et d’ailleurs je ne pense pas que cette option soit à l’agenda de nos décideurs politiques au Grand-Duché. À quoi bon élargir les autoroutes si ce n’est pour amener encore plus de véhicules vers le Luxembourg alors que les solutions de parking n’existent pas? Le doublement du périphérique autour de la capitale verra-t-il le jour à l’avenir? Nous le verrons. Ce que je pense par contre, c’est qu’il faut mettre davantage encore l’accent sur les transports publics dont la fréquentation a déjà beaucoup augmenté ces dernières années. C’est dans ce sens que nous allons je crois, avec par exemple le projet de doublement de voies de certains tronçons ferroviaires, dont la ligne Luxembourg-Bettembourg notamment. Mais il faut aussi mettre en place, et j’insiste également sur ce point, plus de Park & Ride à certains endroits stratégiques, où les frontaliers peuvent facilement accéder aux transports publics sans trop de ruptures de charge.

Il faut également créer une fiscalité plus favorable à l’utilisation de ces modèles de transport - défiscalisation des abonnements de parking dans les pays limitrophes, des abonnements de trains et de bus etc....

Donc plutôt aux frontières du Grand-Duché? Là se pose aussi la question du financement...

Waltzing Certes, mais je crois que c’est un problème secondaire, parce que on est - il me semble - conscient des deux côtés des frontières de la problématique pour les navetteurs. D’ailleurs, des modèles de financement conjoints existent déjà. Et avec un peu de volonté, on y arrivera.

À un moment donné de notre action, je pense qu’il sera essentiel de construire un P+R du côté de Bettembourg, compte-tenu du nombre exponentiel de frontaliers français. Du côté belge, il y a ce projet de P+R à Stockem près d’Arlon. J’ai une petite idée pour accélérer ces travaux: dans le cadre fiscal de compensation que touchent certaines communes belges pour leur ressortissants travaillant au Luxembourg, peut-être faudrait-il réfléchir à affecter une partie de ces contributions à des solutions qui concernent directement la vie de leurs frontaliers et dont le Luxembourg piloterait la mise en oeuvre. Investir dans des trajets plus efficaces aux personnes qui aident à assurer la prospérité du Luxembourg fait beaucoup de sens il me semble, surtout quand on sait l’importance de cette croissance dans la capacité du pays à couvrir ses frais de fonctionnement.

Le tram apportera-t-il un allègement au niveau de la mobilité?

Waltzing En ville certainement et d’ailleurs nous n’aurions pas pu continuer à utiliser toujours plus de bus. Le système historique en étoile autour de la Gare centrale a déjà atteint ses limites. Mais l’impact du tram sur le trafic frontalier sera relativement faible il faut l’avouer - sauf si les résidents luxembourgeois libèrent les routes en utilisant les nouveaux moyens de transport mis à leur disposition.

Le gouvernement luxembourgeois veut aussi doper le covoiturage. Qu’en pensez-vous?

Waltzing Bonne piste: aujourd’hui, on compte en moyenne 1,3 personne par véhicule, un système de covoiturage performant permettrait de relever cette moyenne à 2,5. Mathématiquement parlant, on réduirait donc le nombre de véhicules par deux! C’est énorme. Mais encore faut-il des outils digitaux pratiques et agiles - et aussi transfrontaliers - pour que cette initiative démarre vraiment. Et, allons plus loin, pourquoi ne pas réfléchir à des incitants pour soutenir les automobilistes qui partagent leur véhicule?

Des incitants fiscaux?

Waltzing C’est un levier important. Dans d’autres domaines aussi, on pourrait agir sur ce registre durable. En défiscalisant par exemple les coûts des transports publics ? En soutenant aussi par exemple davantage les entreprises qui mettent en place des solutions de mobilité pour leurs salariés? Des aides existent on le sait, mais il faudrait les analyser et surtout les mesurer: quelles aides fonctionnent vraiment? Afin d’améliorer les solutions existantes ou d’en créer de nouvelles.

Une agence commune de la Grande Région pour mieux coordonner les politiques de transport ferait-elle du sens?

Waltzing Je ne le pense pas. Il y a déjà un groupe de travail installé au sommet de la Grande Région et les liaisons entre les décideurs politiques allemands, luxembourgeois, belges et français sont étroites. Au-delà des différences au niveau du financement des infrastructures et des processus de prise de décisions ou de gouvernance, c’est avant tout le pragmatisme qui doit guider les politiques de mobilité de la Grande Région.