CLAUDE KARGER

La Guerre froide, dans laquelle nous replongeait cette semaine le rapport sur l‘exploitation des banques de données historiques du Service de Renseignement des années 1960 à 2001, est-elle vraiment terminée? Une invasion d‘«éléments communistes» n‘est certes plus à redouter. Par contre, l‘équilibre de la terreur reposant sur les arsenaux nucléaires, lui, demeure.

Le président français Emmanuel Macron nous l‘a bien rappelé hier lors de son discours - dans la bien nommée Ecole de guerre - sur les bouleversements géopolitiques qui ne sont certes pas de nature à éliminer une fois pour toutes la plus puissante des armes. Si on est loin aujourd‘hui du pic des 64.500 ogives nucléaires dans le monde en 1986 - les neuf puissances nucléaires (Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israel et la Corée du Nord) en détiendraient aujourd’hui environ 13.865 encore selon le «Stockholm International Peace Research Institute» dont 3.750 déployées et près de 2.000 maintenues en état d‘alerte élevée -, le nombre de bombes suffirait encore amplement à déchiqueter la planète.

Conscients de leur folle course aux armements, les dirigeants d‘antan avaient décidé à la fin de la Guerre froide de réduire graduellement leurs arsenaux. Différents accords ont été conclus à cette fin, dont les fameux START entre Etats-Unis et Union Soviétique - puis la Russie - pour la réduction des armes nucléaires stratégiques ou encore le traité INF interdisant les missiles d’une portée de 500 à 5.500 kilomètres. Ce dernier traité a été dénoncé en août dernier par les Etats-Unis qui menacent à présent aussi de ne pas vouloir renouveler START expirant en 2021. Résultat des courses: une nouvelle course nucléaire qui semble cependant avoir démarré depuis belle lurette, les puissances nucléaires ayant investi maints milliards d‘euros dans la modernisation de leurs armes. La France, qui détiendrait aujourd‘hui moins de 300 ogives nucléaires selon le chef des armées Macron, a ainsi décidé un relèvement de 60% de son budget «arme nucléaire» à 37 milliards d‘euros pour 2019-2025. Hier, le président a vanté ces efforts et entrouvert une porte aux partenaires européens pour s‘associer à un «dialogue stratégique» sur le rôle de la dissuasion nucléaire française, voire même de participer aux exercices de dissuasion. Macron, qui avait déclaré en décembre la «mort cérébrale» de l‘OTAN, plaide constamment pour plus d‘autonomie et de coordination européenne en matière de défense. Une Europe qui ne pourrait «se cantonner à un rôle de spectateur» face au risque d‘une course aux armements conventionnels, voire nucléaires, sur leur sol. «Les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne», a martelé le président de la désormais seule puissance nucléaire de l‘UE après le Brexit et qui se pose comme leader en matière de défense.

Attisant au passage des craintes d‘hégémonie française sur le continent. Macron a toutefois raison d‘épingler la question de la politique de défense européenne commune qui piétine. En même temps, les Etats membres ne donnent pas les moyens pour une politique étrangère commune afin de revendiquer d‘une voix plus forte le désarmement nucléaire global. C‘est dans la diplomatie qu‘il va falloir un sursaut plutôt que dans une «culture de la dissuasion» européenne qui pourrait bien accélérer encore la course aux armements..