LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Observateur aguerri des marchés, Ken Fisher a fondé sa société d’investissements

Cette histoire sortie tout droit d’un «American dream» est pourtant réelle: après avoir quitté le lycée «parce que c’était une perte de temps» et fait ses armes dans un «community college», Ken Fisher fonde à l’âge de 29 ans sa propre société d’investissements avec 250 dollars. 39 ans plus tard, sa fortune est estimée à 3,4 milliards de dollars par Forbes. Fisher Investments totalise 96 milliards de dollars d’actifs sous gestion et son dirigeant manie aussi bien les aléas des marchés que sa plume, puisqu’il est l’auteur de onze livres et contribue régulièrement à des titres de presse, dont bientôt, le «Journal». Rencontre.

Pourquoi êtes-vous venu à Luxembourg aujourd’hui?

KEN FISHER Ma société est active dans toute l’Europe de l’ouest. Nous faisons des choses ici au Luxembourg et dans l’année à venir nous prévoyons d’en faire davantage.

Mais avez des bureaux au Royaume-Uni et en Allemagne. Vous êtes pourtant actif au Luxembourg depuis 2016 mais sans bureau, comment faites-vous cela?

FISHER Il y a deux métiers différents, l’un est institutionnel et l’autre est ciblé sur les «High Net Worth Individuals» (HNWI - particuliers fortunés, ndlr.). Nous avons du business institutionnel ici à Luxembourg et l’institutionnel ne nécessite généralement pas de salariés sur le terrain. De l’autre côté en 2019 nous ouvrirons des antennes en Irlande et au Luxembourg. Par le passé, nous avons opéré dans deux régimes règlementaires (britannique et allemand, ndlr.). Personne ne sait vraiment ce qu’il arrivera une fois le Brexit donc, en 2019 au vu de ce qui se passera avec le Brexit, nous diversifierons nos autorités règlementaires, incluant Luxembourg parmi nos hubs. Nous postulerons auprès des autorités régulatrices luxembourgeoises en 2019.

Mais vous avez besoin de temps pour recevoir les autorisations, et le Brexit est prévu l’an prochain…

FISHER Nous avons les capacités de passer immédiatement vers le régulateur allemand si cela est nécessaire. Si le Royaume-Uni veut faire un «hard brexit», nous pouvons switcher sur le Bafin (l’autorité de supervision allemande, ndlr.). Mais parce qu’il y a le Brexit, nous avons conclu que nous ne voulons pas que les pays soient régulés par un seul régulateur, à cause du risque qui pèserait sur la prochaine autorité régulatrice. Donc, nous voulons nous diversifier et nous voulons créer un hub règlementaire en Irlande et un autre au Luxembourg. Nous diversifierons ainsi notre exposition aux régulateurs européens dans le but de réduire le risque.

Pourquoi avoir choisi d’établir votre hub règlementaire en Irlande et au Luxembourg?

FISHER Généralement, le Luxembourg et l’Irlande sont parmi les pays les plus cordiaux pour faire deux choses: recevoir un nouvel entrant qui n’a pas de passé sur le marché domestique et accepter des autorités régulatrices de pays hors de son domaine.

Vous cherchez quelque chose de plus stable donc…

FISHER Bien sûr. Et Luxembourg a l’historique d’avoir été un endroit où un tas de banques, de services financiers, ont un poids dans l’économie. Bien sûr le Luxembourg est un petit pays, mais si vous regardez aux HNWI, il y a probablement quelque chose comme 20.000 clients potentiels pour ce qu’on fait au Luxembourg. Ce n’est certainement pas un grand marché comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni.

Comptez-vous quitter Londres?

FISHER Non. Pas du tout. Nous aimons le Royaume-Uni. Le problème est que comme tout le monde le sait, personne ne saitce qui va se passer. Et, dit différemment, dans mon esprit, j’aimerais voir le Brexit réglé d’une façon ou d’une autre. De la sorte on pourrait avancer. Nous avons des plans tout comme chaque entreprise qui est active dans différents pays. Nous avons décidé de faire une diversification règlementaire et nous aurons toujours notre bureau londonien, nous ferons toujours beaucoup de choses hors de Londres, nous serons toujours régulés par le régulateur britannique. Le coût de la diversification pour nous n’est pas aussi élevé.

Cela fait presque 40 ans que vous avez créé votre propre société d’investissement. Quels sont les changements majeurs que vous avez observés pendant tout ce temps sur le marché de l’investissement?

FISHER Globalement, il y a davantage de produits spécialisés. Ensuite, il y a un fil barbelé: le milieu a été coupé avec des frais très bas et des frais très élevés sur les alternatives. La croissance des produits spécialisés a conduit à ce fil barbelé. Si vous pensez aux produits passifs, ils poussent les frais à la baisse. Mais il y a toutes les sortes d’alternatives qui tirent les frais à la hausse. Mais dans l’ensemble les frais pour le consommateur ne changent pas beaucoup. Des frais élevés et le peu de transparence est quelque chose qui rebute les consommateurs.

Que faites-vous dans votre société pour montrer plus de transparence dans vos frais?

FISHER C’est simple: nous sommes dans le conseil et achetons des titres sous-jacents. Cela signifie qu’il y a frais et ils les voient: l’un est pour nous et l’autre pour la transaction. Cela est bien plus simple que lorsqu’une banque facture des frais et achète des produits qu’elle a créé.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait créer la même société que vous aujourd’hui en 2018?

FISHER C’est une question piège parce que toutes les personnes sont différentes. Dans le cadre de mon activité, premièrement, je dirai qu’il ne faut pas s’attendre à ce que cela se fasse rapidement. Et si vous êtes quelqu’un qui pense que cela devrait arriver vite, peut-être devriez-vous faire autre chose. L’activité que j’ai lancée est orientée service, ce qui nécessite de la patience. En deuxième lieu, la plupart des conseils que vous recevez sur comment faire sont mauvais. La plupart des conseils disent que vous devriez diriger avec les technologies. Les technologies sont quelque chose de nécessaire mais pas efficientes. Vous devez diriger avec l’accent mis sur les services à la clientèle, ce qui nécessite une fois de plus d’être patient. Enfin, en dernier lieu, le plus important est d’être direct et de ne pas essayer d’engager son affaire via des courtiers. Mon conseil est qu’il est toujours vrai que travailler en direct est un meilleur business model.

Et plus globalement, quels conseils donneriez-vous à un néo-entrepreneur?

FISHER Lorsque vous débutez une affaire, vous devez déléguer aussi vite que possible. Le principal problème que j’ai rencontré, et que la plupart des entrepreneurs ont, est d’essayer de faire trop de choses par eux-mêmes. Même si vous pensez que vous pouvez faire quelque chose mieux que qu’une autre personne, vous devez seulement faire la seule chose pour laquelle vous êtes le meilleur, et déléguer le reste à quelqu’un d’autre. La chose la plus difficile à apprendre est la gestion du personnel. La question à se poser est donc de savoir si vous avez la capacité de gérer des gens, de se concentrer sur ces personnes. J’étais patients avec les clients mais pas avec les employés, et gérer des gens nécessite vraiment de se concentrer sur eux.

Vous êtes un célèbre chroniqueur dans les journaux américains et certains titres européens. Vous synthétisez des informations complexes pour les relayer au grand public en utilisant des exemples, notamment. Que préférez-vous: communiquer pour donner des conseils ou simplifier des données compliquées pour le public?

FISHER Ce que j’aime le plus est une variante des deux. La science a développé tant de choses que nous utilisons aujourd’hui et qu’à l’époque personne n’imaginait. La même chose est vraie pour les développements médicaux. Ce que j’aime, c’est discuter de ces choses avec les gens et de voir avec eux comment elles fonctionnent.

Parce que quand vous faites cela pour quelqu’un, vous lui apportez plusieurs avantages. Ils deviennent mieux instruits, ils comprennent mieux comment fonctionne le monde (…). Et quand ces personnes l’expliquent à leur tour à leurs amis et leur famille, cela les élève. J’aime être capable de fournir cela.