LA HAYE/LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Trois questions à Catherine De Bolle, directrice exécutive d’Europol

Entretien avec Catherine De Bolle, directrice exécutive d’Europol sur les menaces pour la sécurité en Europe et la stratégie de l’agence pour y parer.

Madame De Bolle, quelle est la plus importante menace pour la sécurité en Europe à l’heure actuelle?

Catherine De Bolle Les menaces sont nombreuses et évolutives. La menace terroriste reste élevée et l’impact du crime organisé sur nos sociétés inquiète de plus en plus les services de police de l’Union européenne. Face à cela, les enjeux pour Europol et ses partenaires sont également multiples et nécessitent une collaboration intensifiée entre tous les services d’Europe.

Qu’il s’agisse de la robotique avancée, de l’automatisation des savoirs ou de l’informatique quantique, de nombreuses technologies vont dans les années à venir affecter profondément la société, et avec elle, les forces de sécurité. Europol a commencé à se préparer à cette rupture technologique en investissant dans l’innovation afin de mieux adapter les services rendus. Cela se traduit par une volonté d’anticiper et de préparer le futur par une réflexion prospective interne autour de thèmes tels que la reconnaissance faciale et l’intelligence artificielle.

Un autre enjeu majeur repose sur les enquêtes financières afin de remonter la piste jusqu’aux criminels et de saisir leurs avoirs. C’est pourquoi Europol va prochainement se doter d’un nouveau centre qui permettra de mutualiser les compétences et les ressources en matière d’enquêtes financières afin de frapper les criminels là où cela fait mal - au portefeuille.

Il ne faudrait pas oublier la lutte contre le trafic de stupéfiants, le cœur nucléaire d’Europol et le fil conducteur qui a mené à la création de l’Agence il y a plus de 20 ans déjà. Ce type de criminalité attire moins l’attention du grand public ces dernières années, mais le trafic de stupéfiants représente toujours la plus importante forme de criminalité en Europe.

Lëtzebuerger Journal

Comment Europol peut-elle y parer? Quelles pistes voyez-vous pour améliorer encore davantage le fonctionnement de l’agence?

De Bolle Lors de ma prise de poste l’année dernière, la première de mes priorités fut de visiter tous les Etats-membres européens afin de prendre connaissance à la fois de la réalité sur le terrain mais également des attentes de nos principaux intéressés quant aux services rendus par Europol. C’est sur la base de ces échanges que j’ai développé la nouvelle stratégie 2020+ pour l’Agence, qui s’articule autour des axes prioritaires suivants: être le hub pour l’information criminelle au sein de l’UE, fournir un soutien opérationnel modulable aux besoins des Etats membres et être à la pointe de l’innovation et de la recherche pour les forces de sécurité.

Europol a investi ces dernières années beaucoup dans le développement de ses capacités de réaction à la cybercriminalité. Pourquoi est-ce si important et comment les autorités policières des pays membres profitent de cet effort?

De Bolle La cybercriminalité s’affranchit par nature des frontières. Qui plus est, toutes les enquêtes de nos jours ont un composant en ligne. Il s’agit donc là d’un domaine où Europol peut rapporter une réelle valeur ajoutée en apportant son expertise de pointe sur ce type de criminalité, expertise qui n’est pas toujours disponible dans tous les pays. Un autre exemple est l’abus sexuel et l’exploitation sexuelle des enfants en ligne. Seulement dans notre base de données, il y a plus de 32 millions d’images uniques de cas d’abus sexuels contre des mineurs. Ceci est un phénomène qui doit être combattu de l’intérieur, afin d’assurer la sécurité de nos enfants.

Cette logique nous a amené à créer en 2013 le Centre de lutte européen contre la cybercriminalité (EC3), une structure mise à la disposition des Etats membres pour les soutenir dans la lutte contre les activités illicites en ligne menées par des organisations criminelles.

La coopération public-privé en matière de cybersécurité est également cruciale. La menace que constitue la cybercriminalité implique une intervention plus importante des acteurs du secteur privé.

C’est pour cela que nous travaillons étroitement avec différentes entreprises, notamment des fabricants de logiciels, dans le cadre de groupes consultatifs pour maintenir un dialogue régulier entre notre Agence et le secteur privé. Cette collaboration institutionnelle se double d’une collaboration opérationnelle, dans le cadre de projets concrets, comme dans le cas de l’initiative «No More Ransom» offrant au grand public des outils de déchiffrement gratuits contre les rançonlogiciels ou «ransomware» les plus dangereux de nos jours.