LUXEMBOURG
CATHERINE KURZAWA

Rencontre avec la nouvelle présidente de l’ALFI Corinne Lamesch et son directeur général Camille Thommes

L’ALFI a une nouvelle présidente: depuis le 19 juin, Corinne Lamesch a succédé à Denise Voss à la tête de l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement. La luxembourgeoise dirige aussi Fidelity International au Grand-Duché, est active depuis plus de 20 ans dans l’industrie des fonds. Rencontre et passage en revue des priorités.

Vous êtes la nouvelle présidente de l’ALFI. Comment appréhendez-vous ce nouveau chapitre de votre carrière?

CORINNE LAMESCH Je suis ravie de cette nomination et j’ai tout de suite mis la main à la pâte. Je définirai mon rôle de deux façons: premièrement, représenter les intérêts de l’industrie des fonds et des gestionnaires au Luxembourg et sur le plan international. Les fonds d’investissement représentent un secteur d’avenir apte à véhiculer une image d’excellence du Luxembourg à l’étranger. Deuxièmement, montrer à nos citoyens le rôle que l’industrie des fonds puisse jouer dans notre société, cela me tient beaucoup à cœur. Notre société fait face à de nouveaux défis qui nous concernent en tant que citoyens. Par exemple, le réchauffement climatique, la pression démographique, les ruptures technologiques, le chômage, etc. Ces nombreux défis appellent à une réponse collective. Et pour moi c’est mettre la finance au service de projets d’avenir.

Cela veut dire mettre davantage en avant la finance durable?

LAMESCH Cela peut être la finance durable mais aussi l’épargne-pension. Les fonds alternatifs ont aussi un rôle à jouer dans notre société. Prenons l’exemple de la finance durable: le changement climatique est une priorité absolue pour tout le monde. On voit aussi de plus en plus que les investisseurs souhaitent - en plus des rendements financiers - poursuivre des buts écologiques et sociétaux. Et je suis convaincue que la place financière a un rôle à jouer dans cette lutte contre le changement climatique.

A l’heure où les taux d’intérêt sont extrêmement bas, l’idée de mobiliser l’épargne des ménages fait d’autant plus sens…

LAMESCH Les épargnants européens ont des grandes sommes sur des comptes bancaires où il n’y a plus d’intérêts. La proportion de la fortune des ménages européens investie dans les fonds d’investissement est autour de 8%, alors qu’aux Etats-Unis, ce taux est autour de 20% à 22% des ménages. Un autre volet, c’est que seulement 27% des Européens entre 27 et 59 ans ont souscrit à des produits d’épargne. C’est pour cela que nous devons mettre en avant l’importance pour les citoyens de prendre leur avenir financier en main et la pérennité de leur pension. Nous allons beaucoup communiquer là-dessus et c’est dans ce domaine que l’éducation financière devient importante.

CAMILLE THOMMES Cela est beaucoup lié à la culture d’investissement des ménages. Il y a des pays qui utilisent des fonds d’investissement de manière plus régulière, je pense par exemple à certains pays scandinaves comme la Suède et la Norvège. Il y a des opportunités pour le secteur de favoriser et donc d’éduquer les ménages à une autre forme d’investissement. Au Luxembourg, on a un système où des sociétés ont mis en place pour leurs employés des fonds de pension (2e pilier) et des systèmes de retraite mais on a aussi l’article 111bis (3e pilier) mais c’est un produit qui, je pense, n’est pas encore assez répandu.

LAMESCH On pourrait parler du nouveau produit paneuropéen d’épargne, le PEPP. La règlementation vient d’être adoptée en début d’année et le PEPP va être un produit d’épargne retraite facultatif qui pourra être présenté par un large éventail de prestataires de services, y inclut notre industrie, et qui va être accessible partout en Europe. Ce qui est super avec ce produit, c’est que comme les citoyens européens sont supposés être mobiles, s’ils vont dans un autre pays, le produit va les suivre. Alors qu’avant, si on changeait d’employeur, il fallait faire un nouveau plan.

Voyez-vous un potentiel conséquent pour la place financière luxembourgeoise avec l’adoption de ce règlement PEPP?

LAMESCH Personnellement, je crois que le PEPP pourrait être la nouvelle marque comme l’OPCVM pour l’Europe. Et le Luxembourg a un grand intérêt à essayer de développer ce produit car il aura un passeport européen.

Nous avons l’expérience de distribution transfrontalière pour les OPCVM, et on pourra se baser sur ce know-how pour promouvoir le PEPP.

Le PEPP forme, avec la finance durable et les fonds alternatifs, les trois sujets de la feuille de route de l’ALFI à l’horizon 2025. Pourquoi les avez-vous retenus?

LAMESCH Ils sont à l’agenda des législateurs et des gouvernements. La finance durable, je crois que c’est vraiment la priorité n°1 de la Commission européenne. Elle est en train d’émettre beaucoup de règlementation à ce sujet. Les fonds alternatifs, c’est un autre exemple où on peut avoir un impact sur notre économie réelle. Par exemple, les start-up, les PME, des projets d’infrastructures: ces secteurs n’ont pas un accès facile aux financements. Mais ils créent des emplois et stimulent l’économie. Donc les fonds alternatifs - ils regroupent les fonds private equity, les fonds venture capital, les fonds infrastructures - permettent de collecter des fonds privés pour financer des projets d’avenir dans ces secteurs.

THOMMES Les fonds alternatifs, c’est un domaine sur lequel nous sommes focalisés depuis des années et que nous considérons comme le deuxième pilier de notre secteur à côté des fonds UCITS. Ce segment a connu un essor grâce à l’environnement de taux d’intérêts très bas et des besoins en financement pour des projets d’infrastructure et des PME où, depuis la crise financière, on a vu que le secteur bancaire était un peu réticent. Les gestionnaires de produits alternatifs ont saisi cette opportunité pour offrir des solutions de financement en essayant de capter l’épargne des clients institutionnels et privés vers des produits et projets alternatifs.

Le Luxembourg a toujours cultivé cette longueur d’avance par rapport aux règlementations. J’imagine que vous souhaitez continuer sur cette lancée?

LAMESCH Oui, nous partageons avec notre ministre Pierre Gramegna l’approche: «N’attendez pas les nouvelles règlementations pour la finance durable, soyez dans ce domaine bien avant que les règlementations soient en place».

THOMMES C’était une politique volontariste de saisir les opportunités qui se présentent dans le marché. On a continuellement adapté ces dernières années notre boîte à outils règlementaire en créant des véhicules et outils en pleine conformité avec les règlementations européennes. Le dernier exemple en date sont les fonds FIAR, qui ont connu un succès énorme. On a été un des précurseurs déjà il y a dix ans de tout ce qui touche aux investissements dans la microfinance, le socialement responsable, donc on essaie toujours d’être en avant.

Le Brexit a entraîné une vague de relocalisations. Comment se positionne le Luxembourg par rapport à cela ?

THOMMES On essaie de faire entendre notre voix par des arguments et par des faits, on essaie de trouver des acteurs et des pays qui ont une approche similaire à la nôtre. Les fonds de l’intérêt des produits tels que UCITS et les fonds alternatifs ont fait le succès de notre industrie financière. C’est important de continuer à avoir cette ouverture d’esprit, cette ouverture internationale, ne pas se renfermer sur des sentiments nationalistes ou protectionnistes.