LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Le secteur de la gestion d’actifs doit se préparer à l’après-Brexit

L’ALFI organise pendant deux jours à Luxexpo la grand-messe du monde de la gestion d’actifs (asset management). Outre les conférences et rencontres habituelles, une partie de l’après-midi d’hier a été consacrée au Brexit. Dans un premier temps, un panel de professionels a voulu se focaliser sur les impacts du départ du Royaume-Uni de l’UE sur le secteur financier, notamment dans ses aspects pratiques.

Micaela Forelli, directrice de distribution chez M&G International, estime que sa société a été l’un des gestionnaires les plus impactés par le Brexit au Luxembourg. «Après avoir distrisbué un UCITS britannique pendant quinze ans au reste du monde, là ce produit allait tout d’un coup devenir très risqué. Nous avons installé un second hub à Luxembourg, embauché dix personnes, soit 30 au total pour se concentrer sur nos activités ici».

Jean-Marc Goy, «conducting officer» chez Capital Group est plus serein avec une présence au Luxembourg depuis 50 ans. «Nous avons renforcé notre présence bien avant que le Brexit ne soit discuté. L’impact est donc différent pour nous, car nous étions moins focalisés sur le marché britannique. Cependant, quelques ajustements ont été nécessaires. Notre meilleure approche a été de demander une extension de notre licence. Nous avons soumis un permis temporaire auprès de la FCA pour pouvoir opérer à Londres au moins temporairement», estime t-il. Du côté de BNY Mellon Investment Management, le «Head of International Product & Strategy» Gerald Rehn a dû procéder à de plus gros ajustements en vue du Brexit: «Luxembourg avait beaucoup à offrir, notamment l’opportunité de se rapprocher de nos clients. Aujourd’hui notre bureau à Londres s’occupe uniquement du marché britannique».

Parler d’une même voixauprès des régulateurs

Si la décision du Royaume-Uni a fait apparaître des divisions, pour ces gestionnaires le mot d’ordre est de rester groupé. «Il ne faut pas rester isolé, il y a une intégration à faire pour avoir une vue unifiée au sein d’un groupe», estime Gerald Rehn. Concrètement, les vidéoconférences se sont multipliées entre les différents bureaux des groupes pour parler d’une même voix auprès des régulateurs.

«Il faut garder des connections étroites, penser aux protocoles pour lier les différents comités, s’éduquer les uns les autres», explique Micaela Forelli. Pour Jean-Marc Goy, «les critiques qui reviennent régulièrement sont à propos de la difficulté de comparer les différentes régulations au sein de l’UE. Mais la principale critique c’est que les régulateurs sont trop lents, et ce n’est pas spécifique à Luxembourg. Le secret c’est de bien préparer ses dossiers, le régulateur réagira plus rapidement».

Si les différents intervenants n’ont pas voulu chiffrer le temps perdu à toute cette préparation au Brexit, Micaela Fornelli estime que M&G a actuellement rapatrié 40 milliards d’euros d’actifs du Royaume-Uni vers le Luxembourg. «Il faut se préparer à l’avance. Il faut penser de façon holistique pour avoir une vue d’ensemble. Le Brexit a été notre projet principal depuis deux ans», note t-elle.

Cela fait aussi plus de deux ans que l’ambassadeur britannique John Marshall a pris son poste au Grand-Duché, en avril 2016 comme le rappelle la présidente de l’ALFI, Denise Voss, en guise d’introduction. Depuis lors, le Brexit est devenu le sujet central.

Pour le sujet de la Reine, l’important est de garder les pieds sur terre et d’aller de l’avant. «C’est une semaine importante. En novembre dernier, un accord a été trouvé entre l’UE et le Royaume-Uni, mais très vite il a été clair que cet accord n’allait pas être voté, notamment le backstop entre les deux Irlande. Le vote a été reporté de décembre à janvier, mais malgré les assurances des européens, le vote a été rejeté à une grande majorité. Le problème s’est cristallisé vraiment autour de ce backstop, certains ayant peur qu’on se retrouve coincé indéfiniment avec cette solution provisoire. Un nouveau vote est prévu le 12 mars», rappelle l’ambassadeur.

Ce dernier espère une issue favorable au vote, pour arriver à un accord, car selon lui, «personne ne veut d’un “no deal”». Mais en cas de nouveau rejet, le Parlement devra se prononcer sur l’issue du 29 mars. «Dans ce cas-là, un autre vote sera organisé jeudi prochain pour savoir si on veut une extension de l’article 50, décision qui devra être approuvée par les Européens». Les scénarios possibles sont tous étudiés, les mesures sont mises en place assure l’ambassadeur, comme le réseau aérien, le secteur financier, le sort des citoyens européens au Royaume-Uni et inversement.

Le but du fonctionnaire est de miser sur une issue sans encombre afin de rassurer les investisseurs. Car comme l’a rappelé Micaela Fornelli, «les investisseurs détestent l’incertitude, en cas de report cela ne créra que du désordre». Mais John Marshall préfère lui miser sur un accord pour aller au plus vite dans le vif du sujet: 21 mois de négociations sur la sortie définitive. «Cet accord ne sera pas juste un soulagement, il va rester beaucoup de travail à faire. Le plus dur étant le volet économique, le secteur financier et la politique étrangère. Nous avons une grande ambition pour établir une relation étroite avec l’UE, notamment en matière de services financiers. Il y a une atmosphère positive pour avancer ces prochaines semaines».

Et si le centre financier de Londres souffrait du Brexit? John Marshall estime lui que Londres ne regarde pas seulement du côté de l’UE, mais qu’«il faudra regarder nos opportunités globales». Du côté des citoyens également, pas d’inquiétude à avoir selon monsieur l’ambassadeur: «Nous allons mettre en place un nouveau système d’immigration pour attirer les talents globalement: pour le secteur financier, de santé, agriculture».

Malgré son optimisme de rigueur, John Marshall l’admet, le Royaume-Uni a connu des jours meilleurs: «C’est un temps inhabituels pour la politique britannique, car il n’y a pas vraiment de parti majoritaire au Parlement. Chaque vote est l’objet d’une bataille. Espérons que le vote de la semaine prochaine donne plus d’espoir pour la suite».