LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Martine Neyen cherche à comprendre les freins qu’ont les réfugiés pour accéder à l’emploi

Martine Neyen travaille sur le programme Inter-C, qui veut mieux comprendre les attentes des patrons et des bénéficiaires de protection internationale (BPI) pour faciliter leur intégration.

C’est l’association Touchpoints, crée en 2016, qui sert de point de rencontre entre patrons et BPI. C’est d’abord avec «Sleeves act» que l’association cherche à encourager l’entreprenariat chez les réfugiés qui étaient déjà à leur compte dans leur pays d’origine. Mais le secteur de l’artisanat est assez fermé au Luxembourg, ce qui rend les choses difficiles: «C’est un secteur très protégé, avec des formations pour obtenir des équivalences qui ne sont pas accessibles aux BPI, sans compter le niveau linguistique qui est hors de portée pour eux», explique Martine Neyen. Par le biais d’un autre projet de l’œuvre Grande Duchesse Charlotte, Martine Neyen s’est rendue compte que même ceux qui étaient en voie d’intégration avaient du mal à garder un emploi. Il leur fallait alors comprendre ce qui n’allait pas pour pouvoir les aider. C’est comme ça que le projet Inter-C est né, financé par la fondation Losch qui permet plus de flexibilité. Mais pour suivre des BPI au travail pour connaitre leurs difficultés, encore faut-il en trouver.

Le secteur de l’artisanat qui est en manque cruel de main d’œuvre

Faute de suivi, l’ADEM ne reconnaît pas les BPI comme des travailleurs «spécifiques». Une fois les papiers en règle, l’ancien réfugié devient un demandeur d’emploi comme les autres sur le marché du travail. Et la plupart ne cherchent pas à se démarquer, au contraire. «La plupart veulent se fondre dans la masse et ne cherchent surtout pas à être identifiés comme réfugiés. C’est bien sûr compréhensible de leur part, mais cela nous complique les choses quand nous cherchons à trouver des BPI employés», regrette Martine Neyen. D’autant plus que des aides existent bien, comme les contrats d’insertion à l’emploi, mais pour les jeunes ou les seniors, pas pour les 30-45 ans qui font partie bien souvent de la majorité des BPI. «Il faut un engagement de la part de l’entreprise, il faut que le patron soit motivé pour engager un BPI car ce n’est pas facile. Les expériences qui sont couronnées de succès sont souvent dues à l’ouverture d’esprit du patron, des équipes multi-culturelles. S’il y a déjà beaucoup d’étrangers dans l’équipe, cela facilite les choses en général. Mais ce qui aide, c’est une qualification ou expérience au préalable», souligne la responsable.

Grâce au réseau de l’association, Martine Neyen a néanmoins réussi à rencontrer des BPI, qui citent leurs freins à l’emploi, même si elle insiste que chaque cas est particulier: «Du côté des entreprises, les patrons s’inquiètent de la maîtrise de la langue, mais également des diplômes et qualifications. Les BPI ont souvent des parcours mélangés, ils ont fait plusieurs métiers, formés sur le tas, ce qui ne se fait pas du tout ici. Ils sont aussi inquiets de la motivation des candidats», surtout que ces derniers ont fait face à une longue période d’inactivité, ce qui conduit souvent à une perte de repères. «Ça les rend fous ou déprimés, c’est très difficile pour eux de ne rien faire, de se sentir inutiles». Du côté des patrons qui ont embauché des BPI, les retours sont globalement positifs: «Ils sont contents car les BPI veulent bien souvent “rendre” à leur pays d’accueil, ce qui ajoute une dimension humaine à l’équipe». Il y a donc des besoins, mais comment agir et surtout où? C’est le secteur de l’artisanat qui est en manque cruel de main d’œuvre, mais il faut vérifier en amont les compétences et la motivation des candidats. Pour les langues, «si le travail est manuel, l’employé pourra apprendre sur le tas. Mais le plus important c’est qu’ils soient informés. Qu’ils connaissent la culture du travail, leurs droits, ne serait-ce que les horaires à respecter». Et surtout d’éviter la spirale des aides sociales: «ils sont bien souvent en attente, et cela peut leur donner l’impression que le REVIS est finalement plus intéressant que de travailler pour le salaire minimum non qualifié. Il y a très peu de qualifications et autres formations courtes pour des métiers qui sont pourtant en pénurie, c’est dommage», estime Martine Neyen.

Pour le moment, la toute petite équipe d’Inter-C se consacre au terrain, l’objectif à long terme étant de présenter les conclusions de ce projet aux responsables patronaux et politiques. Mais le projet a déjà été dévié de son objectif originel: «Nous avons effectué beaucoup de sensibilisation auprès des fédérations patronales, donc nous sommes devenus peu à peu une sorte de bourse à l’emploi parallèle à l’ADEM, cette dernière étant une institution trop lourde. Ce n’était pas prévu à la base, mais nous répondons à un réel besoin».

Un prohet humain

Le projet, mis en place grâce à la générosité financière de la Fondation André Losch, consiste dans la création, la promotion et la mise en œuvre d’un mentorat en entreprise. Les deux associations offrent aux entreprises, prêtes à engager des BPI, d’encadrer ces embauches par un coach professionnel. La mission du coach consiste à former parmi le personnel de l’entreprise des mentors, appelés à s’occuper des BPI sur leur lieu de travail, à les aider à se familiariser avec une culture d’entreprise différente de la leur et à surmonter en général les difficultés d’insertion dans les équipes de travail en place. Le projet a été lancé au cours du mois d’octobre 2018.

Jusque-là, 18 BPI ont été reçus en entretien, 40 à 50 ont été approchés par l’équipe du projet. Et quelque 50 entreprises ont été contactées, en plus d’administrations, associations et l’Université.