LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Devenir maman est un parcours semé d’embûches quand on est lesbienne

Delphine Ranieri et sa femme Rachel sont les heureuses mamans de Hortense, 5 ans, et de Madeleine, 3 ans. Ce beau tableau aujourd’hui cache un long parcours pour arriver à devenir parents. Delphine raconte être tombée amoureuse de Rachel il y a 13 ans: «Ca nous est tombé dessus alors que nous étions jusque-là hétéros! J’avais 36 ans, pas d’enfant, rapidement après notre rencontre, nous avons vite pris la décision de nous y mettre. Je suis plus âgée que Rachel, alors j’ai commencé. Mais avec des problèmes de santé, je devais faire une fécondation in vitro (FIV). Le gynécologue à Esch m’a renvoyé vers la Belgique, ce qui n’a rien donné. Mais comme je n’étais pas bien suivie, pour un traitement quotidien, j’ai préféré me tourner vers la clinique Bohler, c’est là que j’ai appris que la FIV pouvait se réaliser au Luxembourg! Je suis passée devant un comité d’éthique pour justifier médicalement de la FIV, la gynécologue a défendu mon cas, j’avais des problèmes de fertilité comme toute femme, que je sois hétéro ou pas».

«Ca pèse beaucoup sur un couple»

Les FIV s’enchaînent, mais Delphine ne tombe pas enceinte. Finalement, c’est Rachel qui prend le relais. Réticente jusque-là car elle souffre elle aussi de problèmes de santé, elle s’arme de patience pour affronter les lourds traitements qui accompagnent une procréation médicalement assistée (PMA). Onze inséminations, une fausse couche et une FIV plus tard, Rachel est enfin enceinte de leur premier enfant. Cinq ans de bataille pour avoir Hortense: «C’était un parcours horrible car l’issue était incertaine, ça pèse beaucoup sur un couple, mais nous l’avons vécu toutes les deux, alors au moins on savait ce que l’autre vivait. On s’estime très chanceuses, car nous avons deux enfants au final, d’autres couples traversent les mêmes épreuves et n’ont pas la chance d’avoir un enfant à la fin», explique Delphine.

La grossesse tant attendue de Rachel bouleverse les choses. Le couple décide de consulter un avocat pour que Delphine soit reconnue comme parent à part entière. Il faut se marier tout de suite, «pour prouver que l’enfant est un vrai projet de famille», leur explique l’avocat. Les cinq ans de galère avec les multiples FIV n’ont pas autant de poids, le couple se marie donc avant la naissance d’Hortense.

Delphine prépare son dossier d’adoption du bébé, officiellement faisable à partir des trois mois de l’enfant, tout était prêt avant la naissance. Finalement, tout se passe à merveille: «J’ai dû raconter mon histoire à la juge, qui a été très à l’écoute. Quand je suis allée faire reconnaître la naissance d’Hortense à la Commune, le fonctionnaire s’est excusé que je ne puisse pas le faire en tant que deuxième parent! Que ce soit l’équipe de la clinique, la juge, tout le monde a été très gentil avec nous. Je crois qu’avoir un Premier Ministre homo, ça veut dire quelque chose».

Moins de deux ans plus tard, rebelote. Rachel reprend les traitements, accuse le coup après une fausse couche, mais la FIV marche encore une fois et en novembre 2017 c’est la petite Madeleine qui naît. «Nous avons créé beaucoup de liens avec la clinique Bohler, nous étions sûrement l’une des premières au Luxembourg, mais ils ont été très “gay friendly” depuis le début. Quand je suis repassée devant la juge pour Madeleine, elle m’a reconnue, une chance», estime Delphine.

Les FIV remboursées par la CNS

Si tout se passe bien au Luxembourg, les deux femmes sont néanmoins de nationalité française. Le mariage pour tous est passé, mais du côté de l’adoption des enfants, la bureaucratie française coince: «Nous avons envoyé à chaque naissance notre livret de famille à Nantes pour y inscrire les enfants. Après deux ans de relances, Hortense est bien inscrite. Ce n’est toujours pas le cas pour Madeleine».

La paperasse est une chose, les coûts financiers en sont une autre. Heureusement pour le couple, les FIV pour raisons médicales sont remboursées au Luxembourg par la CNS, ce qui n’est pas encore le cas en France. «Une FIV coûte plusieurs milliers d’euros, nous n’aurions pas pu nous le permettre si nous avions dû payer toutes ces tentatives», estime Delphine. Reste les frais de justice pour l’adoption plénière des enfants par Delphine: deux fois 2.500 euros. Un budget conséquent: «Ce sont des frais incompressibles qui sont les mêmes pour tous les couples qui adoptent», explique Delphine.

Lëtzebuerger Journal

Une simple formalité

Sandrine et Deborah Mayer Lehnen sont les mamans comblées de Louis, 4 ans, et Arthur, 10 mois. Si le parcours de PMA a été simple pour le couple, c’est Deborah qui a porté les deux enfants suite à des inséminations à la clinique Bohler d’un même donneur anonyme, c’est au moment de reconnaître ses enfants que Sandrine a pris un coup: des frais juridique de 3.000 euros environ pour les deux enfants, une facture salée que le couple a du mal à encaisser. «Je ne pensais pas que ça serait si cher! Comme je suis de nationalité française, le ministère doit retranscrire l’acte de naissance à l’état civil pour qu’il soit retranscrit en France. Du coup cela veut dire acte notarié de 400 euros environ pour chaque enfant, sans compter les frais d’avocat. Au final, la procédure d’adoption aura coûté aussi cher que les coûts d’insémination», explique Sandrine.

«C’était évident que j’étais leur maman»

Déborah, elle, est de nationalité luxembourgeoise, elle se réjouit que son pays soit si ouvert d’esprit: «Le Luxembourg est si petit et pourtant».

Sandrine est devenue légalement la maman de Louis et Arthur le 30 juin dernier. Une procédure qui n’avait pas lieu d’être au départ: «C’était évident que j’étais leur maman pour les médecins, la crèche, l’école, nous n’avons jamais eu aucun problème. Nous n’avons voyagé qu’en France jusque-là, et toujours en voiture, donc le fait que je ne sois pas légalement leur maman ne m’avait pas effleuré», avoue Sandrine. Pourtant, la pression de la famille se fait de plus en plus pesante, il faut penser au pire, s’il arrive quelque chose à Deborah, Sandrine n’est alors légalement personne pour les enfants: «J’ai traîné car je n’en ressentais pas le besoin. Mais ma famille m’a rappelé qu’il fallait officialiser les choses, ils ont plus la tête sur les épaules que moi peut-être, et ils nous ont conseillé une avocate. A la naissance d’Arthur, nous nous sommes dit que c’était le moment», raconte Sandrine.

Des procédures encore trop lourdes

Il faut donc passer par une avocate, aller au tribunal tous les quatre devant la juge: «C’est impressionnant, surtout pour un petit garçon de quatre ans. Nous avons dû lui expliquer que maman (Sandrine est «maman», Deborah est «mama», ndlr) aura un papier qui dira qu’elle est bien maman, ce qui ne fait pas tellement de sens pour lui», explique Deborah. L’audition devant la juge est heureusement une simple formalité, bien que l’ambiance ait été «bizarre», en plein confinement.

Même si tout s’est bien passé, Sandrine estime que les procédures sont encore trop lourdes: «Tout notre entourage a été choqué d’apprendre que je devais adopter mes propres enfants! Je trouverais normal de ne pas avoir à le faire et du moment que nous sommes mariées, de pouvoir les reconnaître directement à la naissance».