BELVAL
CLAUDE KARGER

Le nouveau recteur Stéphane Pallage sur sa vue de l’institution et du Luxembourg

Le CV de Stéphane Pallage

"Un enfant de la région"

A 50 ans, ce professeur en Sciences économiques a déjà derrière lui un long parcours dans le management académique. Stéphane Pallage est né à Verviers, a grandi à Malmédy et fait d’abord ses études à l’Université de Liège qu’il quitte en 1990 avec une licence en Administration des affaires en poche. Son parcours se poursuit alors aux Etats-Unis, à la „Carnegie Mellon University“, où il accomplit son Doctorat en 1995, année au cours de laquelle il rejoint l‘École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal. Il y gravit les échelons pour devenir, en 2008, directeur du Département des Sciences Economiques de l’ESG, puis Doyen de l’ESG UQAM en 2013. Cette école compte environ 15.000 étudiants, 300 professeurs, 300 chargés de cours et près de 100.000 alumni dans le monde. Le père de trois enfants fut aussi membre de plusieurs conseils d’administration d’organismes économiques et financiers québecois.

En poste depuis le 1er janvier, le nouveau recteur de l’Université arrive à un moment de grandes transformations au sein de la jeune institution qui doit mettre en musique une réforme et un plan quadriennal ambitieux. Stéphane Pallage se confie sur son impression du Luxembourg et sa vision de l’Université.

Comment vous sentez-vous au Luxembourg?

Très bien. Cela fait quatre mois que je suis au Luxembourg, mais j’ai l’impression que cela fait déjà deux ans. C’est tellement dynamique et c’est un travail tellement intense. En quatre mois j’ai pu rencontrer les joueurs clés du monde académique, de la recherche, du monde politique et économique. J’ai l’impression d‘être déjà vraiment, vraiment intégré dans la société luxembourgeoise.

Qu’est-ce qui vous a fait pencher en fait pour poser votre candidature au rectorat de l’Université du Luxembourg? Vous l’aviez toujours sur vos radars?

Je suis un enfant de la région. J’ai grandi un peu par ici. Et je suis toujours resté intéressé par ce qui s’y passe, même si je suis parti aux Etats-Unis en 1991 déjà. Mais je me souviens très bien de la création de l’Université du Luxembourg et au cours des années j’ai suivi l‘évolution de cette université qui pour moi était un point d’interrogation intéressant. Parce que construire une université au début du 21ème siècle, ce n’est pas fréquent. J’ai trouvé intéressant le processus et je trouve le résultat admirable.

En quatorze ans, l’Université a réussi à se classer parmi les onze meilleures du monde parmi les jeunes universités. C’est un résultat unique au monde. Si on pondère le classement par la vitesse à laquelle l’Université à réussi ce positionnement, c’est la première très clairement.

C’est vraiment le défi qui m’intéresse de développer encore davantage quelque chose d’aussi jeune et dynamique et avec un un potentiel que je trouve véritablement unique. Et avec un gouvernement qui y croit. Les budgets ont été là d’année en année et la dotation publique de l’Université a augmenté de 30% pour le nouveau plan quadriennal. Cela témoigne d’une grande confiance dans l’Université.

Avant même votre arrivée, une polémique autour de vos travaux sur le travail des enfants s’est développée. Cet épisode vous a fait quoi?

Pas grand-chose. J‘étais doyen d’une école de gestion. Dans ce type de travail, il faut s’attendre à recevoir de temps en temps des couteaux à gauche et à droite. C’est normal, c’est de la politique aussi. Il faut arriver à les voir pas comme des attaques personnelles. On attaque la fonction, pas la personne. Le travail des enfants a été un de mes objets de recherche et je continue à réfléchir beaucoup comment éliminer le travail des enfants. Ce que nous avons voulu montrer dans l’article qui a fait polémique, mon coauteur et moi, c’est que ce n’est pas toujours en interdisant le travail des enfants qu’on l‘élimine le mieux. Il faut s’attaquer aux causes profondes comme la pauvreté. Or, si on criminalise le travail des enfants, vous risquez de plonger des familles encore davantage dans la pauvreté. Une telle interdiction doit donc toujours être accompagnée de mesures économiques.

Il est vrai que cet épisode tombait dans une période assez houleuse marquée par le départ de votre prédécesseur, des problèmes au niveau des finances de l’Université, une réforme en toile de fond... Les vagues se sont-elles calmées aujourd’hui?

Je trouve que l’accueil de la communauté est très chaleureux. Je sens que c’est la même chose au niveau de la communauté luxembourgeoise en général. Je sens que l’Université est un objet de fierté pour le pays. Avec raison d’ailleurs. Car c’est probablement l’une des plus dynamiques et innovantes de notre époque.

Est-elle assez internationale?

On a déjà tous les accords Erasmus, c’est énorme. Et nous disposons d’une centaine d’accords avec des universités de par le monde, des accords qui donnent accès au monde entier à nos étudiants. Nous recrutons notre corps professoral dans le monde entier. Environ 85% de nos 700 étudiants en école doctorale sont étrangers, dans les masters, on est à 75% et dans les bachelors à 50%. Alors, oui, l’Université est très internationale et d’ailleurs elle figure parmi les meilleures au monde en ce qui concerne son caractère international dans l’indice du „Times Higher Education“. Et puis, nous allons promouvoir davantage le site de Belval à l’international.

De quelle manière?

A chaque fois que l’Université, le „Luxembourg Institute of Health“, le „Luxembourg Institute of Science and Technology“, le „Luxembourg Institute of Socio Economic Research“ seront en mission à l‘étranger, ils feront aussi la promotion des autres et de ce hub d’innovation qu’est Belval, qui a le potentiel de devenir une véritable „Silicon Valley“ de l’Europe. Nous sommes donc dans une approche de „branding“ avec notre „Team Luxembourg“.

Vous arrivez à un moment où une réforme en profondeur de l’Université est à mettre en musique. Comment vous y prenez-vous?

Les équipes de l’Université y travaillent depuis longtemps. Il faut évidemment réécrire les règlements internes et les règlements d‘études. Nous aurons une gouvernance qui renforcera le caractère démocratique de l’Université. La loi crée aussi un groupement d’intérêt économique qui rassemblera les activités de formation continue de l’Université. Mais il y a énormément de points communs avec la loi précédente. Le multilinguisme est conservé ainsi que les trois centres interdisciplinaires dont nos disposons. La loi prévoit une ouverture vers davantage de centres interdisciplinaires.

Lesquels?

Nous avons certaines idées en tête, mais c’est encore trop tôt pour le dire.

Se pose aussi le défi de mettre en musique le plan quadriennal 2018-2021, n’est-ce pas?

Tout à fait. C’est un contrat très ambitieux que nous avons signé avec le gouvernement avec beaucoup d’indicateurs de performance. Comme le nombre de bourses du Conseil européen de la recherche. Ce sont des subventions très prestigieuses et nous devons en atteindre huit aux termes du plan quadriennal, soit le double de ce qui était réclamé auparavant. Mais l’Université est extrêmement compétitive dans le domaine de ces „ERC Grants“, notre taux de succès est comparativement élevé.

Dans une interview avec un autre quotidien, vous avez utilisé l’image d’un chef d’orchestre pour décrire votre style de management...

En effet. Vous savez, une université n’est pas une entreprise comme une autre. Vous avez beaucoup de solistes spécialisés dans différentes disciplines et qui doivent jouer en fin de compte tous ensemble une excellente symphonie. Le seul moyen pour réussir cela, c’est d‘écouter. J’ai donc entrepris très tôt après l’accueil chaleureux qui m’a été réservé par le millier de collaborateurs à l’occasion de la réception du Nouvel An, des tournées dans les facultés, les centres interdisciplinaires et l’administration de l’Université. Et je poursuis ces tournées. Mais ce que j’ai vu et entendu jusqu’ici me permet déjà d’avoir un bon diagnostic.

Le chef d’orchestre de l’Université est-il plutôt classique ou rock?

Je ne vous cache pas que j’aime bien David Bowie. Mais j’aime aussi Beethoven que j’ai pu écouter dernièrement à la Philharmonie.