LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Etika organisait une conférence jeudi sur le greenwashing et le capitalisme vert

C’est la dernière tendance: la finance verte. Elle est sur toutes les lèvres, que ce soit à la Bourse de Luxembourg, dans les banques, les fonds, chez les investisseurs. Le monde de la finance se serait-il converti à la défense de l’environnement? Pas si sûr, ont expliqué jeudi Aline Fares et Lora Verheecke, deux expertes invitées par Etika pour développer le sujet au Centre Altrimenti, dans la capitale.

Aline Fares est conférencière, auteure et militante dans le secteur de la finance. Elle a travaillé pour Dexia au Luxembourg entre 2002 et 2007, puis elle rejoint l’ONG Finance Watch en 2012, qui a été créée un an plus tôt suite à l’appel de plus de 200 parlementaires européens pour la création d’un lobby citoyen spécialisé dans la réglementation financière.

Les marchés financiers sinon rien

Pour l’experte, le durable prend de plus en plus de place dans le monde de la finance… Du moins en communication. «Les investissements durables sont mis en avant par les banques, mais si l’on y regarde de près, cela ne représente pas encore grand-chose par rapport aux sommes totales mises en jeu», explique-t-elle. La finance, au sens large du terme, est aujourd’hui l’affaire de tous ou presque. Avec des comptes épargne qui ne rapportent plus rien, les consommateurs lambda sont poussés à mettre leurs économies sur les marchés financiers. «Prenons l’exemple des pensions complémentaires. C’est un mécanisme qui rassure individuellement. Nous ne savons pas de quoi les pensions seront faites, alors on compose soi-même son pécule. Les produits financiers surfent sur nos peurs et nos angoisses, ce qui nous lie tous aux résultats des marchés financiers», estime Aline Fares qui note une accumulation des richesses d’un petit nombre d’individus de façon exponentielle depuis 10 à 15 ans, selon un rapport de l’ONG Oxfam.

Qui met en place les critères?

Est-ce que la finance verte serait alors un moyen de rédemption pour le monde de la finance qui ne voyait jusque là que des retours sur investissement à court terme? «La finance verte est vue comme une niche de marché intéressante, mais certainement pas pour sauver le climat. Cela a avant tout été créé pour sauver une partie de la clientèle qui forme une niche», poursuit l’experte.

Mais le grand problème de la «finance verte» c’est de savoir qui met en place les critères? Qui décide de ce qui sera suffisamment «vert» pour rentrer dans la bonne catégorie? «C’est un rapport de force qui est en train de se mettre en place car la question est toujours en cours. Mais pour le moment, les groupes de travail qui évaluent les risques n’ont pas de spécialistes des questions environnementales...», regrette Aline Fares. Cette dernière prend un exemple récent, celui de la banque BNP Paribas, deuxième en taille au niveau de l’Europe, prise en flagrant délit de greenwashing. Il y a deux ans, le groupe annonce en grande pompe l’arrêt du financement de l’extraction du sable bitumineux. C’est une grande avancée pour une technique hautement polluante, mais il fallait lire entre les lignes: «La banque s’engage pour les nouveaux financements, c’est à dire qu’elle ne se désengage pas des financements en cours, et cela concerne uniquement les entreprises dont c’est l’activité principale, ce qui est relativement rare, surtout pour les grands groupes», estime la conférencière.

Selon elle, les échanges financiers deviennent de plus en plus importants, à mesure que les banques grossissent et que les fonds de pension progressent puisque les pensions sont de plus en plus privatisées. «Les marchés financiers deviennent de plus en plus populaires, la captation de l’épargne publique fait que de plus en plus d’argent est en circulation. C’est devenu une nécessité pour faire tourner les marchés financiers».

Très critique des traités commerciaux internationaux

Si les marchés se verdissent, les politiques suivent aussi. Avec l’annonce d’un «green new deal» de la Commission européenne, les politiques sont en pleine contradiction, note Lora Verheecke. Cette chercheuse en politique commerciale européenne pour «Friends of the Earth Europe» se montre très critique vis-à-vis des traités commerciaux internationaux comme le CETA, actuellement débattu à la Chambre des Députés au Luxembourg.

Pour l’oratrice, «il faudrait une vraie réglementation pour arrêter de financer les énergies fossiles, ce qui est interdit par les accords de libre-échange. Ils rendent également plus difficile la lutte contre l’évasion fiscale. Le financement de la transition énergétique se fera sur le long terme et nécessitera des fonds publics tandis que la finance veut des retours sur investissement à court terme», explique-t-elle. Le CETA a par exemple facilité les importations de porc, lentilles, sable bitumineux et homards. «Tout ce que l’on produit déjà en Europe», dénonce Lora Verheecke. Problème, c’est que lorsque les politiques essaient de prendre des mesures pour arrêter telle ou telle production d’énergie fossile, les traités commerciaux sont du côté des entreprises.

Une justice parallèle se met alors en place: «Les entreprises demandent des compensations énormes pour des potentiels profits qu’ils auraient fait dans le futur. Cela permet de reporter des lois, de faire pression. Des fonds vautours permettent même aux entreprises de financer leurs frais de justice pour prélever ensuite leurs commissions sur les compensations qu’elles vont recevoir. Il y a beaucoup d’enjeux politiques». Pour Aline Fares, la seule solution est de sortir de cette «logique extractiviste» et de reconnaître que les valeurs qui vont disparaître ne devraient pas être compensées par de l’argent public.