LUXEMBOURGCATHERINE KURZAWA

Pour Julian Presber, le Luxembourg est loin d’être un paradis fiscal

Après la déferlante Offshore Leaks, l’heure est aux interrogations. Le Luxembourg garde comme une étiquette de paradis fiscal, alors que dans le même temps, Luc Frieden annonce un assouplissement du secret bancaire. Analyse de la situation avec un acteur hybride. Julian Presber dirige actuellement le Master en banque et finance à la Luxemboug School of Finance, mais le Canadien a derrière lui une carrière bien remplie sur le terrain de la finance.

L’offshore Leaks a remis le Luxembourg sur la carte des paradis fiscaux, avec notamment l’annonce de sociétés offshore de Gunther Sachs au Luxembourg. Pourtant, le Grand-Duché n’est pas classé parmi les paradis fiscaux pour le FMI ou l’OCDE…

JULIAN PRESBER Non, parce que le Luxembourg est tout à fait en ligne avec les recommandations OCDE et FMI. Il n’y a donc pas de raison d’être sur leurs listes. Le pays est en ordre avec les recommandations et l’a été depuis leurs débuts.

Pourtant, certaines personnes considèrent le Luxembourg comme un paradis fiscal…

PRESBER Il y a cette association-là, c’est vrai. Mais encore dimanche soir, je regardais une émission sur les paradis fiscaux à la télévision allemande et le Luxembourg n’a pas été évoqué une seule fois. Par contre, la Suisse et les Îles Caïman en ont pris… Donc, il y a certainement cette association qui existe mais je crois que le Luxembourg a suivi une logique très claire de, progressivement, se distancer de l’évasion fiscale ou de tout ce qui ne pourrait pas être correct au niveau fiscal. En se mettant en ligne dès le début avec les recommandations OCDE, en étant avec les partenaires européens sur les directives européennes sur la fiscalité sur épargne, le Luxembourg échange des informations avec les autorités fiscales sur demande, conformément aux recommandations OCDE. Qui plus est, le ministre Frieden vient d’annoncer la possibilité de considérer l’échange automatique d’informations avec d’autres autorités fiscales. Donc, il y a une progression qui montre une logique claire à travers les années, d’une volonté de baser le développement du secteur financier sur base non pas de l’argent noir ou gris mais de l’argent blanc. Et donc, ce dernier pas du ministre des Finances suit cette logique.

Cette annonce de Luc Frieden d’assouplir le secret bancaire ne génère-t-il pas le risque de perdre certains clients sur la Place luxembourgeoise?

PRESBER Je ne peux pas dire, je ne vois pas tous les comptes qu’il y a sur la Place. Je dis simplement que la politique de la Place évolue constamment, comme par exemple les codes de conduites de rigueur à l’ABBL qui ne considère que l’argent blanc etc. Donc, c’est clair que de par les mesures politiques prises, la direction du Luxembourg et de ses acteurs est transparente. Donc, s’il y avait un départ, il se serait produit il y a longtemps. On n’attendrait pas maintenant. Depuis des années maintenant, le Luxembourg échange des informations avec les autorités fiscales. Ce n’est pas maintenant qu’il va y a avoir une hémorragie car cette hémorragie aurait dû se passer il y a très longtemps.

L’offshore Leaks pose aussi la question de la légalité. Certains critiquent le fait de monter une société à Monaco. Mais il s’agit de la communauté économique européenne et donc, la libre-circulation des capitaux n’est pas interdite du tout…

PRESBER Il y a deux légitimités. La première, c’est la libre-circulation des capitaux et la libre-vente des produits dans le marché unique. Cette légitimité inclut le droit d’installer des sociétés dans d’autres pays. La deuxième, c’est que chacun doit payer sa charge fiscale correctement, et que les mécanismes doivent être en place pour permettre que ce principe soit respecté. Je crois qu’il faut les réunir.

Le Luxembourg dit clairement que son marché domestique, c’est le marché européen. Nous avons des atouts, les langues, des compétences interculturelles, et une connaissance aigue des produits dans différents secteurs financiers. La seconde légitimité est très clairement acceptée et au fur et à mesure, le Luxembourg s’est rallié à différentes normes tant au niveau global OCDE qu’au niveau européen pour se mettre en harmonie avec l’impératif de s’assurer que chacun paie sa charge fiscale dans son pays correctement.

Le public perçoit donc de l’illégal dans des montages qui ne le sont pas vraiment…

PRESBER Les gens ont peut-être tendance à voir dans des sociétés basées dans des pays étrangers quelque chose d’illégitime, de caché. C’est une association contre laquelle le Luxembourg lutte très proactivement avec des politiques et des énoncés très clairs. Mais dans l’esprit des gens, il y a tendance à mélanger tout ça et ce n’est pas dans l’esprit du marché unique.

Chaque État a finalement une législation différente en matière de taxation des sociétés avec des avantages et des inconvénients différents. Et donc, finalement, chaque État, est potentiellement un paradis fiscal ?

PRESBER Je pense que chaque domicile se positionne de façon à valoriser ses atouts, ses avantages compétitifs propres à lui, qui peuvent être ses produits, une infrastructure législative ou autre. Quelque part, chaque domicile se positionne pour faire valoir son avantage particulier. C’est tout à fait légitime et même important pour encourager la compétition. Nous bénéficions tous de la compétition. Car elle est utile pour améliorer les produits et diminuer les prix. Maintenant, ce positionnement compétitif ne doit pas se faire aux dépens de certaines choses qui ne doivent pas faire l’objet de compétition, notamment la taxation. Un investisseur ne doit pas se servir d’un domicile pour faciliter une évasion fiscale. Ce n’est pas la base sur laquelle une Place financière peut se positionner durablement. Et là, le Luxembourg, comme toute place financière, doit se positionner sur base de différenciateurs qui sont légitimes et légaux.