LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Anushka Prakash a lançé Moajaza, ses propres créations

Pour comprendre pourquoi Anushka Prakash s’est lancée dans le monde des chaussures de luxe, il faut remonter à son enfance, en Inde. «Mon père m’emmenait avec lui acheter des chaussures, il était passionné de chaussures et j’avais une confiance totale dans ses goûts. Du côté de ma mère, elle est une designer de mode, pas professionnelle, mais elle m’a donné ce goût de l’artisanat», raconte-t-elle. C’est au lycée que la jeune femme commence à acheter des chaussures neutres, qu’elle peint elle-même, les décore, les rend unique. Si elle commence pour elle-même, comme un passe-temps, elle commence à le faire pour d’autres à l’université et parfait ses techniques. Mais dans un coin de sa tête, l’appel de l’Italie s’est fait ressentir: «Je voulais apprendre toutes les techniques de fabrication des chaussures, et l’Italie est l’endroit parfait pour cela, c’est là où sont fait les plus belles chaussures». 

Entre-temps, Anushka Prakash se marie, il est aussi Indien mais il vit au... Luxembourg. L’Italie se rapproche alors et la jeune femme continue de rêver de chaussures: «Mon mari n’était pas convaincu de mon idée, mais je savais que je voulais créer mes propres chaussures. Alors pour le convaincre j’ai recréé deux de ses vieilles paires de chaussures, j’adore leur redonner vie, surtout les chaussures pour hommes». Son obstination paie, elle envoie ses candidatures pour aller étudier à Florence, en Italie. Elle y passe un an avant de passer son diplôme dans la création de chaussures: «Je voulais étudier tout le processus, de A à Z, et puis me faire des contacts dans le métier. J’ai également fait un stage, c’est là où j’ai tout appris».  

«Miracle» en arabe et hurdu

Une fois son diplôme en poche, commence alors les démarches administratives pour monter sa propre entreprise: numéro de TVA, autorisation d’établissement etc: «Je suis passée par la House of Entrepreneurship et j’ai suivi un atelier chez Nyuko ce qui a été très instructif», raconte-t-elle. La marque est lancée en 2019, ce sera Moajaza, ce qui signifie «miracle» en arabe et en hurdu, une langue qu’elle aime beaucoup. «Ce mot veut dire miracle, mais également la notion qu’il s’agit de quelque chose d’accidentel, un peu comme une naissance, et pour moi cette marque c’est moi qui lui ai donné naissance».

Mais il faut trouver l’atelier qui va produire ses créations. Anushka Prakash doit se résigner à faire une croix sur l’Italie, trop cher pour son projet. Sa spécificité? La créatrice a imaginé des chaussures unisexes, «car je suis fascinée par les chaussures pour hommes, ce qui représente un gros challenge», car les ateliers de chaussures sont généralement spécialisés pour hommes ou femmes. Mais l’entrepreneuse insiste. Elle va même prospecter en Inde, mais la qualité et le confort ne sont pas au rendez-vous, sans compter que le pays n’a pas la culture de la patine sur les chaussures en cuir, ce qu’elle recherche: «Je ne connaissais rien à la patine avant de venir en Europe, mais j’ai appris à l’utiliser dans mes créations». Au bout de quelques mois, elle trouve finalement son bonheur en Espagne. Ses premiers clients sont sa famille et ses proches, elle peut ainsi créer sa première collection. Elle fait produire une dizaine de paires, pour démarrer, faire une séance photo pour le site internet. Elles ont toutes été vendues depuis.  

Avec la crise du COVID-19 qui a ralenti le développement de son activité, Anushka Prakash a passé le confinement en Inde où elle se trouvait en février pour prospecter, elle se concentre actuellement sur l’aspect marketing de sa marque, et espère pouvoir distribuer ses chaussures dans des boutiques au Luxembourg, afin d’avoir une offre physique, mais aussi en ligne via sa plateforme. «Au-delà de vendre mes créations, j’aimerais proposer une expérience où j’apprends à connaître chacun de mes clients, expliquer la culture de la chaussure et son histoire».  

Objectif 100 paires

Avec un budget aux alentours de 250 à 350 euros la paire, Moajaza vise une certaine clientèle qui recherche de belles chaussures de luxe. Les couleurs peuvent être changées, et le style personnalisé. La créatrice adorerait pouvoir accueillir ses clients potentiels chez elle pour essayer les différents modèles, et elle travaille sur une application où une photo de son pied permettrait de produire une chaussure parfaitement adaptée à son pied, pour proposer une expérience unique, mais également pour éviter les frais de retour coûteux lors d’achats en ligne.  

La jeune entrepreneuse s’est donnée un palier de cent paires de chaussures vendues pour faire décoller son affaire. En attendant, c’est son mari qui soutient financièrement son projet, mais Anushka Prakash est consciente qu’il faudra un peu plus qu’une dizaine de paires vendues pour convaincre les investisseurs. «Mais si je n’essaie pas, comment saurai-je qu’il ne s’agit pas juste d’un passe-temps? Après trois ans, je suis toujours déterminée, et mon mari me soutient totalement».  

C’est qu’avant de convaincre les investisseurs potentiels, il a fallu convaincre les ateliers de fabrication. Pas facile en tant que jeune femme indienne: «J’étais seule à les démarcher, je n’avais aucun contact dans le métier, j’ai dû faire de gros efforts rien que pour être prise au sérieux, et encore plus de les convaincre de mon projet». D’ailleurs, si les modèles de chaussures en cuir patiné sont bien loin de l’Inde, son pays d’origine, Anushka Prakash ne veut pas oublier d’où elle vient: «Je travaille actuellement sur une deuxième collection qui reflètera ma culture indienne et le folklore local, c’est quelque chose qui est inscrit en moi».

www.moajaza.eu