LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

La finance islamique se met au vert via des «green sukuk»

Le Luxembourg accueillait lundi la deuxième édition du «Sukuk Summit», la finance islamique qui s’est parée de vert cette année avec le lancement des «green sukuk». Le président de la Banque islamique de développement (IsDB), Dr Bandar Hajjar, a annoncé en ouverture du sommet que la finance islamique se mettait elle aussi au vert avec l’émission pour la première fois de «green sukuk», des obligations vertes islamiques: «IsDB a finalisé un cadre de financement durable sous lequel nous allons émettre nos tout premiers “green sukuk” à qui l’on a accordé un “medium green shading” en tant qu’émetteur. L’IsDB fait donc désormais part de la notation ESG avec un score de risque faible de 11,5 sur 100».

Avec un marché potentiel de 2,3 billions de dollars, les acteurs de la finance islamique ne veulent pas passer à côté de la tendance de la finance verte. Le choix de Luxembourg pour la tenue de ce sommet n’est donc pas un hasard. La place financière s’est en effet posée comme pionnière en la matière, avec notamment dès 2007, la Bourse de Luxembourg (LuxSE) qui a émis ses premiers «green bonds» de la Banque européenne d’investissement (BEI), les «Climate Awareness Bond». Depuis, le Luxembourg est devenu en quelques années un acteur majeur du secteur. Le Grand-Duché était également le premier en Europe en 2002 à émettre des sukuk. Pour le ministre des finances luxembourgeois, Pierre Gramegna, la lutte contre le changement climatique va avoir besoin de toutes les forces en présence. Surtout celle du secteur privé: «Nous avons besoin du secteur privé pour lever les billions dont nous avons besoin», a-t-il expliqué lundi.

50% de prêts de la BEI à des projets liés à la protection du climat

Pour couvrir les besoins des Objectifs de de développement durable de l’ONU, il va falloir mettre sur la table 2,3 billions par an, soit «seulement» 0,3% du PIB mondial. Pour le Dr. Werner Hoyer, président de la BEI, «l’argent des contribuables ne sera jamais suffisant, nous allons avoir besoin du secteur privé pour aboutir», estime-t-il. Mais encore faut-il que les obligations, islamiques ou pas, soient de confiance et s’éloignent du «greenwashing», poursuit le président de la BEI: «Nous sommes leader dans le secteur pour les rendre digne de confiance. La transparence demande néanmoins un échange de données, ce qui reste un défi de taille». La Banque européenne a comme objectif de consacrer 50% de ses prêts à des projets liés à la protection du climat dès 2025, alors que le pourcentage n’est que de 25% aujourd’hui. Entre 2021-2030, la BEI espère amorcer 1,1 billions d’euros.

Avec son énorme potentiel, les «green sukuk» pourraient bien contribuer aux Objectifs de l’ONU. Pour le moment, les sukuk se concentrent sur les pays du Golfe et la Malaisie, mais l’IsDB représente 57 pays-membres alors que la finance islamique enregistre une croissance de 20% depuis 2016, avec 26 billions de dollars de sukuk, étant la seule institution à émettre des sukuk qui est certifiée AAA. «Nous avons une approche conservative et prudente, ce qui fait que le Comité de Bâle l’estime au risque zéro», a expliqué lundi Zamir Iqbal, vice-président de l’IsDB. Pour ce dernier, les besoins en financement vont aller crescendo. Si le premier sukuk de l’histoire a été émis en Malaisie, il en sera de même pour les nouveaux «green sukuk».

Plusieurs tables rondes s’en sont suivies, sur les thématiques des «green sukuk» donc et de leur implémentation, mais aussi de la Fintech dans le secteur de la finance islamique ainsi que les relations avec le secteur public pour y intégrer les sukuk. Pour ce qui est des obligations vertes, Denise Voss, présidente du conseil d’administration de LuxFlag, a rappelé les critères très stricts qui sont appliqués au Luxembourg pour obtenir la certification verte d’une obligation. «Il faut pouvoir prouver que les critères des Objectifs durables sont mis en place, nous avons pour cela un comité d’experts de l’industrie. Notre processus est rigoureux pour éviter tout “greenwashing”», a-t-elle expliqué. Un bon moyen de donner une feuille de route à l’IsDB afin de garder des standards aussi hauts que les Luxembourgeois, pionniers et leaders dans le secteur.

Cette tendance ne pourra pas atteindre ses objectifs sans une grande part d’innovation, a expliqué Pierre Gramegna. Pour ce dernier, il est indispensable que des zones sans services bancaires comme une grande partie de l’Afrique, puissent y accéder désormais grâce à des services de banques digitales: «Nous avons besoin d’innovation pour atteindre nos objectifs. La Fintech va permettre de toucher des populations qui étaient jusque là exclues du système, cela va changer la donne, et je pèse mes mots». Le potentiel et les enjeux dans des pays où l’islam est très dynamique sont énormes et devraient pouvoir changer la donne pour atteindre les objectifs fixés par l’ONU.