Où peut-on observer le mieux la transformation du Grand-Duché? Pour Alain Kinsch, c’est à Belval, sur les anciennes friches industrielles reconverties en pôle de l’innovation et en campus universitaire. Ce n’est pas un hasard si le Managing partner d’EY Luxembourg y avait invité les quelque 1.100 collaborateurs de l’entreprise d’audit et de conseil pour la fête de fin d’année il y a quelques mois. «Je me suis souvenu de mes journées de stagiaire chez Arbed et notamment à Belval en 1991 et je me suis dit: c’est quand même extraordinaire avec quelle vitesse le Luxembourg peut s’adapter aux nouvelles donnes économiques», dit Alain Kinsch avec un grand sourire, «sa rapidité, sa stabilité mais aussi sa prévisibilité sont des atouts-clés pour la préparation de l’avenir du Grand-Duché».
Les fonds: un écosystème à sauvegarder
Cette transformation - ou disons plutôt ces transformations, puisque tous les secteurs sont en mouvement - EY l’accompagne de près. Pour Alain Kinsch, les nouvelles technologies digitales sont un des moteurs les plus puissants du changement d’une place financière reposant sur des atouts solides.
L’un d’entre eux est l’industrie des fonds. «Nous disposons là d’un véritable écosystème qui ne repose aucunement sur des niches fiscales, mais sur des compétences solides reconnues à l‘échelle mondiale», souligne Alain Kinsch, «nous devons préserver notre position de pointe dans ce domaine».
Le «private banking» fait sa mue
Un domaine qui subit en ce moment une transformation profonde avec l’instauration de l‘échange automatique des données fiscales est la banque privée. «Les clients traditionnels, comme le célèbre dentiste belge qui apportait sa fortune au Luxembourg en raison du secret bancaire ont disparu. Le challenge pour le private banking est à présent d’attirer de nouveaux clients beaucoup plus fortunés», explique le Managing Partner d’EY, «mais évidemment cela nécessite une stratégie différente et de gros investissements en termes de recrutement de banquiers privés et dans la formation des collaborateurs».
Ce sont les personnes fortunées exposées de par leurs activités aux normes comptables, aux cadres légaux et aux régimes fiscaux de plusieurs pays qu’il faut arriver à convaincre que les banques privées luxembourgeoises sont les mieux plaçées pour les servir. «Il y en a qui ont très bien réussi», souligne Alain Kinsch. Si le private banking réussira à sortir son épingle du jeu, l’impact de cette transformation sur l’emploi dans le secteur est indéniable, analyse le patron d’EY. Car moins de clients - même s’ils sont plus fortunés - signifie souvent aussi moins de collaborateurs nécessaires dans ce domaine bancaire.
Le poids de la compliance
D’autant plus que les marges fondent et que la pression dans un contexte de concurrence internationale augmente. «Les banques se demandent ce qu’elles peuvent encore faire au Luxembourg», explique Alain Kinsch qui observe depuis un certain temps qu’elles ont tendance à déplacer ailleurs leurs services à moindre valeur ajoutée et sont actuellement en train - nouvelles régulations obligent - de renforcer leurs services de «compliance» et de gestion des risques à Luxembourg. Selon une étude de l’ABBL en collaboration avec EY, quelque 382 millions d’euros - soit un pourcent du PIB - ont été investis l’an dernier par les banques pour être conformes aux nouvelles exigences réglementaires et prudentielles.
«Private equity»: un secteur à développer
Le patron d’EY ne croit en revanche pas qu’au bout du compte, l’emploi net sur la place financière va reculer. Au contraire. L‘éclosion d’autres activités engendre de nouveaux postes. Comme le «Private Equity» par exemple, les fonds immobiliers et les hedge funds. «En 2004, nous comptions quelque 30 fonds private equity au Grand-Duché, c‘était largement en dessous du pourcent du marché global», se souvient Alain Kinsch, «aujourd’hui, nous en sommes à dix pourcent, avec plus de 400 fonds». Selon le spécialiste, le Luxembourg serait bien positionné pour attirer quelques-un des Top 20 des fonds PE dans le monde, dont les plus importants gèrent plusieurs milliards de dollars.
Sur le radar des Chinois
D’autres domaines dans lesquels le Grand-Duché a des cartes à jouer sont les «FinTech», donc tout ce qui relève de l’application des nouvelles technologies aux services financiers, mais aussi le «corporate loan business».
Entendez par là les prêts que de grandes entreprises font à des filiales à travers le monde. Selon Alain Kinsch, cette activité va s‘épanouir au-delà des secteurs traditionnels et ce sont notamment les entreprises chinoises qui pourraient être un des moteurs de l‘éclosion de cette activité en gérant cette activité pour l’Europe à partir de Luxembourg, désormais sur «le radar» des Chinois, alors que les six plus grandes banques de la République populaire se sont implantées au Grand-Duché et ne limitent pas leurs activités au «Private Banking» et aux fonds d’investissements.
«Le gouvernement fait un excellent job pour attirer et développer le business du Renminbi au Luxembourg », se réjouit Alain Kinsch, «cela va attirer une série d’autres activités». Pour lui, la finance islamique est elle aussi une «success story» à poursuivre, de même que le positionnement de la place financière en matière de microfinance et de financement de projets socialement et écologiquement responsables.
Une bonne année en perspective pour EY
«Chez EY, nous avons par exemple mis en place assez récemment une équipe de spécialistes pour accompagner des projets CleanTech», explique Alain Kinsch, qui s’attend à une bonne évolution de l’activité de l’entreprise cette année, les exigences au niveau «compliance», l’informatisation de différents services - bien des projets mis en veille en raison de la crise financière ont redémarré - et l‘éclosion de nouveaux créneaux aidant. Et quid de l’impact de l’affaire LuxLeaks concernant les «rulings» fiscaux luxembourgeois pour des sociétés internationales? Selon le Managing Partner d’EY, il est indéniable qu’elle a terni l’image du Grand-Duché et pèse certainement dans les décisions de l’un ou de l’autre acteur économique de faire du business à Luxembourg. Or, ce dernier afficherait résolument sa volonté de se conformer aux exigences des normes de transparence internationales. «Mais il faut aussi que tout le monde le fasse pour qu’il n’y ait pas de distorsion de la concurrence», insiste Alain Kinsch.


