LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

9ème «Magenta Horizons Conference» de Linklaters: un sujet brûlant à l’affiche

Le Brexit a résonné mardi soir à la Philharmonie, où plusieurs centaines de personnes ont répondu à l’invitation du cabinet d’avocats international Linklaters pour sa 9ème «Magenta Horizons Conference» consacrée cette année aux «fake news». La question du départ du Royaume-Uni de l’UE n’était pas seulement dans la salle à cause de l’actualité du jour, à savoir le vote du parlement britannique sur l’accord de sortie - à la suite duquel Gideon Moore, le «Firmwide Managing Partner de Linklaters LLP» devait participer à un «conference call» sur les suites de la décision pour le monde économique - , mais aussi parce que la désinformation a joué un rôle important dans la campagne du référendum sur le Brexit en 2016.

Tout le monde se souvient ainsi du bus rouge marqué par l’affirmation que la Grande-Bretagne payait 350 millions de livres hebdomadaires à l’UE et qu’il fallait sortir de l’UE pour pouvoir investir ce montant dans le système de santé britannique. Même les leaders de la campagne pour le Brexit ont reconnu après le référendum que l’information était fausse, a rappelé David Schrieberg, journaliste titulaire du Prix Pulitzer et entrepreneur basé au Luxembourg depuis 2003.

Des messages simples et simplistes

«Les gens sont tentés de croire à des messages simples et simplistes a une époque où ils sont assaillis par des informations qu’ils ne vérifient que rarement. Et l’Internet alimente cette tentation», a-t-il constaté dans une conversation au coin d’un «fake» feu avec Tom Glocer, ancien CEO de l’agence d’informations Thomson Reuters et conseiller de Linklaters. Le duo est revenu sur l’histoire de la désinformation, utilisée de tous les temps. Or, avant l’avènement du digital, il fallait beaucoup de moyens pour répandre des «fake news», des informations créées pour manipuler intentionellement l’opinion.

Aujourd’hui, tout le monde peut créer chez soi un journal virtuel, manipuler photos et vidéos et envoyer en un clic une information qui fait le tour du monde en un clin d’œil. D’ailleurs, ce sont même de plus en plus des «robots», des algorithmes qui diffusent des fausses informations. Avec les progrès de l’intelligence artificielle, ils pourraient même créer de toutes pièces des vidéos avec des personnages qui n’ont jamais existé, mais qui sont d’une qualité telle que l’observateur ne les met plus en doute.

La «destruction» des experts

«La manipulation d’une preuve visuelle, c’est quelque chose comme la dernière frontière», estime Tom Glocer, inquiet du fait aussi que même l’évidence scientifique soit mise en doute. Quand le président Trump nie par exemple l’existence du réchauffement climatique. Lui et d’autres politiques jettent aussi le doute sur des institutions piliers dans un Etat de droit comme justement la justice, accusée tour à tour de harcèlement tendancieux. «On assiste à la destruction des experts», a pointé Tom Glocer.

Les accusations évoquées minent la confiance dans les institutions. A propos de confiance - dans la politique, dans les institutions démocratiques, dans la presse etc.: pour David Schrieberg, l’érosion de cette confiance remonte aux alentours des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. C’était le point de départ de guerres comme celle en Irak, sur laquelle les autorités ont menti à la population. Puis survint la crise financière et économique qui a fait tomber comme un château de cartes un système pourtant réputé solide. Les gens se sentent aussi désinformés quant à leur avenir dans un monde marqué par la désindustrialisation et la digitalisation que beaucoup n’arrivent pas à suivre.

Quand le sentiment l’emportesur l’évidence

Résultat des courses: leur confiance se limite aux personnes dans leur entourage direct et ils préfèrent écouter leur «ventre» que se rendre à des évidences scientifiques par exemple. Et ils ont tendance à n’accepter que les informations qui les confortent dans leurs certitudes. Ils s’exposent ainsi à la manipulation. Mais comment faire face à cette évolution?

Pour Schrieberg et Glocer, les programmes de lutte contre la désinformation comme annoncés par la Commission européenne ou les efforts de géants de l’Internet pour déceler les «fake news» sont importants, mais il s’agit d’un combat permanent contre des algorithmes de déception toujours plus sophistiqués. Quant aux médias traditionnels et en particulier le journalisme d’investigation, il souffre de la crise: «Le modèle d’affaires des médias traditionnels s’est effondré parce qu’Internet a détruit le marché des annonces, réduisant du coup les moyens pour faire de l’investigation en profondeur», a regretté David Schrieberg.

Démasquer des assassins parune enquête en «open source»

Que le digital peut aussi représenter une opportunité pour le journalisme d’investigation, Alliaume Leroy, journaliste pour la BBC et le portail d’investigation Bellingcat l’a démontré en exposant une recherche sur d’atroces assassinats de femmes et d’enfants au Nord du Cameroun. A l’aide de différentes ressources «open source», donc libres d’accès, comme Google Earth ou encore les médias sociaux, des journalistes ont pu trouver le lieu de l’assassinat et l’identité des assassins, démontant ainsi des informations officielles et en déclenchant des poursuites contre les responsables.

Des «fake news» peuvent bien entendu aussi affecter des entreprises et leur causer de coûteux dommages si elles ne réagissent pas rapidement et de manière adéquate. Que Linklaters puisse les conseiller dans une telle situation a été plusieurs fois répété lors de la soirée qui avait évidemment son côté commercial, mais qui a surtout permis aux invités d’élargir leur horizon sur les rouages du monde de l’information et de ses défis.