LUXEMBOURG
CLAUDE KARGER

Des survivantes de violences sexuelles témoignent

Elles étaient cinq sur le podium. Elles étaient 45 dans la salle. Sans doute étaient-elles nombreuses à suivre le Forum international „Stand Speak Rise Up“ au Luxembourg par le biais du streaming vidéo et des médias sociaux: les rescapées de violences sexuelles. Nadia Murad était la première à témoigner lors d’une table-ronde animée par la Grande-Duchesse. L’Irakienne, membre de la communauté yézidie, a traversé l’enfer pendant des mois en 2014 après avoir été enlevée par la milice Etat Islamique qui exécuta tous ceux qui refusaient de se convertir à l’Islam. Elle réussit à s‘échapper au bout d’une éreintante odyssée. Aujoud’hui, Nadia Murad est ambassadrice de bonne volonté des Nations unies pour la dignité des victimes du trafic d‘êtres humains et surtout, elle a reçu l’an dernier le prix Nobel de la Paix ensemble avec le Dr. Mukwege pour son engagement contre les violences sexuelles. „De nombreux terroristes vivent mieux que nous“, a-t-elle dénoncé.

Ekhlas Khudhur Bajoo est elle aussi yézidie et s’est elle aussi retrouvée entre les griffes de l’Etat Islamique pendant des mois après l’assassinat de sa famille par les terroristes. L’avocate pour les minorités et les persécutés a tenu à porter un message de courage: „mon sourire et votre humanité sont les armes les plus puissantes dont nous disposons“. L’Ukrainienne Iryna Dovhan, originaire de Donetsk, terrain de combat entre forces pro-russes et armée ukrainienne, a raconté son calvaire aux mains des rebelles en 2014. Accusée d‘être une espionne, ils l’ont torturée et exposée à la vindicte populaire.

Fulvia Chunganá Medina est victime de violence sexuelle de la part de la guérilla colombienne. Elle est aujourd’hui coordinatrice d’un réseau d’aide aux victimes. Elle a surtout souligné l’importance de témoigner de ces violences. „Ce qui ne se dit, ce qui ne s‘écrit pas, n’existe pas. Nous parlons pour briser ce silence, pour exister, pour que cela cesse“, a-t-elle souligné.

Aline Munezero a dû fuir son pays natal, le Burundi, après avoir été victime de violences sexuelles en 2015. Elle a elle aussi insisté sur l’importance pour les victimes d‘élever leur voix, de ne pas souffrir en silence. „J’aimerai moi aussi crier haut et fort que tant que je serai en vie, je serai toujours debout et que je lutterai contre toute impunité et

que je dénoncerai mes agresseurs“, a-t-elle insisté.

Le Dr. Denis Mukwege plaide pour un fonds mondial de réparation pour les victimes

«Transformer la souffrance en pouvoir»

Le gynécoloque Denis Mukwege vient au secours depuis plus de 20 ans à des femmes qui ont été victimes de viols. Avec son équipe, dans l’hôpital Panzi à Bukavu, à l’Est de la République Démocratique du Congo, il a traité plus de 50.000 victimes de violences sexuelles. Pour son engagement - souvent au péril de sa vie, car il est régulièrement menacé de mort - le médecin a reçu l’an dernier le Prix Nobel de la Paix. Néanmoins «après avoir entendu ces femmes, je me suis senti tout petit», a-t-il expliqué après la table-ronde des survivantes. La tâche pour mettre fin à la violence sexuelle qui cause tellement de dégâts dans toutes les sociétés concernées serait immense, mais Mukwege est convaincu que le combat peut être remporté. D’autant plus que les auteurs de viols ne seraient en fait qu’une infime minorité. «Nous n’avons aucune excuse de ne pas nous battre», a-t-il pointé, en insistant sur l’éducation comme base importante de la stratégie contre les violences sexuelles. Ainsi faudrait-il initier les garçons à une «masculinité positive», empreinte d’égalité et non de domination sur les femmes. Le lauréat Nobel a par ailleurs insisté sur l’importance de réparations pour les victimes. «Il ne suffit pas d’avoir de bonnes lois, il faut encore qu’elles soient appliquées. C’est là que le bât blesse», a-t-il expliqué, outragé que gouvernements et justice n‘entreprennent souvent rien contre les auteurs de violences sexuelles, pourtant connus. Il faudrait soutenir les victimes dans leurs actions en justice contre leurs bourreaux, mais encore reconnaître leur souffrance et la compenser. Le Dr. Mukwege plaide ainsi pour un fonds global de réparation qui interviendrait à chaque fois que les autorités concernées ne sont pas en mesure ou ne veulent pas réparer les torts qu’ont subi les victimes. L’accompagnement de ces dernières serait de prime importance aussi. Ainsi, l’équipe de Mukwege suit les victimes dans leur réinsertion dans le tissu social et soutient les femmes dans la construction de leur avenir. «L’objectif, c’est de transformer la souffrance en pouvoir et de rendre les femmes actrices du changement», a-t-il pointé. CLK