LUXEMBOURG
ANTOINE POHU

Un récit inédit par Antoine Pohu, 1er lauréat du Prix Laurence 2018

Quel est le sens de la vie?

Je déteste cette question. Je la trouve répugnante.

C’est le genre de question que les jeunes filles de quatorze ans se posent lorsque leur premier prince ne répond pas à leur amour. C’est ce genre de question que beaucoup de gens se posent quand ils sont dans une situation difficile. Ils ne voient pas d’issue, ils désespèrent, puis ils cherchent quelque chose à quoi se tenir, à quoi donner la faute. Le bon Dieu est en pension, nous l’avons plus ou moins chassé de notre société. Donc au moins maintenant il reste innocent de la misère des gens. La fatalité est un mot trop lourd, trop vieux, mais le sens de la vie, cela paraît philosophique, c’est moderne. Les gens se posent alors cette fameuse question du sens de la vie et dans un acte de révolte ils essayent de s’imaginer que la vie n’a pas de sens. Mais face à ce gouffre d’absurdité qui s’ouvre devant eux à ce moment, ils prennent peur et se retirent bien vite dans leur minable grotte de confort. La question reste ouverte et on la répète de temps en temps avec un regard perdu et vide, expirant bien fort, avant d’allumer la télévision. À ce moment, après avoir pris peur en s’hasardant dans l’absurde, on ne cherche plus de réponse. Je me demande souvent ce que les gens espèrent trouver en se posant cette question. Une recette comment vivre et être heureux? Un billet de loterie avec un gain d’un million d’euros? Mais surtout je me demande pourquoi ils ne voient pas depuis le début qu’il n’y a pas de réponse à la question. Ce qui m’intéresse aussi est cette pensée: s’ils savent qu’ils ne trouveront pas de réponse, pourquoi perdent-ils leur temps à la poser? Dans ce cas ce ne peut être qu’une excuse, un bouc émissaire pour toutes leurs fautes et leur incompétence. Une perte de temps.

Je préfère garder les pieds à terre, le regard vers l’avant, et me sortir de la misère, qu’espérer qu’une fée vienne et me transforme en prince heureux parce que j’ai gagné à Qui trouve le sens de la vie? Bref, une question de choix. Et nous savons que l’humanité n’est pas connue pour sa persévérance.

Mes yeux se détournent de la route qui s’étire devant moi, je jette un regard dans le rétroviseur central. Moins d’une seconde. Un geste répété en permanence. Un geste rapide, mais qui suffit à fournir les informations sur le champ: la voiture derrière moi est à une bonne distance, la même distance et la même voiture depuis un certain temps, donc vitesse constante, la route est déserte pour le reste, pas de danger. Quelques secondes plus tard mon cerveau me fournit les informations secondaires: une Toyota bleue. Je ne sais s’il y a juste un conducteur ou aussi un passager, mais j’imagine. Je m’imagine que c’est une conductrice qui est en train de se demander qui conduit la voiture qui la précède, en occurrence la mienne. Seule, comme moi. Si, il y a un danger, un danger qui existera toujours. C’est moi, le danger, le conducteur de ma propre voiture.

Je suis censé n’être que des yeux, qui observent ce qui se passe devant et derrière eux, que des mains qui dirigent la voiture dans la bonne direction et que des pieds qui gèrent la vitesse. Mes pensées sont censées se limiter à ces trois fonctions: route, direction, vitesse et garantir le bon fonctionnement entre les mains, les pieds et les yeux. Elles ne le sont pas, mes pensées, elles ne sont pas limitées à ces fonctions. Un danger: moi.

Dans mon dos se couche le soleil. Un romantique regarderait ce soleil, solitaire lui aussi, qui se meure dans un ciel orange en jetant ses derniers rayons d’une lueur désespérée. Je ne suis pas romantique, mais on peut quand même trouver beau un coucher de soleil. Je ne suis pas censé le regarder, je suis censé regarder la route et uniquement la route, mais je le regarde quand même, à chaque coup d’œil jeté dans le rétroviseur.

Encore un danger.

En fait, je ne suis pas seul. On est trois. Ma femme sur le siège passager et notre fille de trois ans dans son siège pour enfant sur la banquette arrière. Elles ont toutes les deux la tête couchée en arrière, la bouche légèrement ouverte. Elles se ressemblent, surtout quand elles dorment. Quand elles sont éveillées, elles ont les mêmes traits, mais la lueur des yeux et l’émission du corps se diffèrent. Les yeux fatigués et graves de la femme adulte forment un contraste avec les yeux émerveillés et radiant de la fillette. Dans un sens, les deux forment un tout; une balance, une harmonie, une famille. En fait, accompagné de gens qui dorment on se sent seul. Mais c’est une solitude tendre. J’essaye de rouler le plus proprement possible, sans donner d’à-coups à la voiture, dans le désir de les laisser dormir paisiblement, de les bercer en quelque sorte. Je me sens comme le gardien de leur sommeil. En tant que chauffeur, je suis aussi le gardien de leur vie, une tâche que je n’effectue pas méticuleusement.

Je voudrais dormir aussi. Non que je sois fatigué, mais à les voir comme ça, ça me donne envie tout de même. Se coucher vers l’arrière, poser la tête contre l’appui-tête, fermer les yeux, dormir. Conduire, faire attention, c’est ce que je suis censé faire. Je repousse l’idée du sommeil bien loin. C’est frappant quand même, ce trajet lorsqu’on dort. Quand on se réveille on a parcouru une centaine de kilomètres et entre les deux on pense qu’il ne s’est passé qu’un instant. Un peu comme si on s’était téléporté.

J’ai envie de me téléporter, de fermer les yeux et de me trouver 100 km plus loin un instant plus tard.

Mes sourcils commencent à devenir lourds, les yeux veulent se fermer. J’essaye de repousser la fatigue, mais elle est indomptable. Dormir, téléporter, quelle belle idée. Ça va aller! Une gorgée d’eau et tout ira mieux. Mes yeux se ferment. Juste une seconde. En fait je viens de me téléporter, sur une distance de 25 mètres. Ça va aller.

J’ouvre les yeux. Devant moi apparaît un camion. Le klaxon m’a réveillé en sursaut. Je viens de me téléporter. Sur 75 mètres. Et sur la mauvaise voie. Le temps semble s’être arrêté. La voiture hors de tout mouvement. Je sais que je ne peux plus rien faire. Ma femme et ma fille dorment toujours, elles ne vont même pas remarquer qu’elles meurent. Elles vont être pris comme ça, sans n’avoir rien demandé à personne. Elles payent pour mon incompétence d’effectuer mon seul devoir en tant que chauffeur. Je vois ma fille, son fou rire, sa jeunesse, sa vie adulte. Celle qu’elle n’aura jamais. Le camion avance droit vers la voiture, encore une milliseconde et il la broie. Cela semble une éternité. Aussi pour le chauffeur du camion? Je ne peux même pas le voir à cause des phares, je ne peux pas voir la mort en face. Mais de toute façon ce n’est pas lui ma mort. C’est le camion, voire c’est moi.

Je ferme les yeux. Je pose la question du sens de la vie. Je pense à ma fille. Peut-être le sens de la vie aurait été de vivre.