LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Un cluster HealthTech chapeaute le développement de l’écosystème

Pour coordonner le secteur des HealthTech, qui préoccupe aussi bien la CNS que les ministères de la santé, de l’enseignement supérieur et de l’économie, Luxinnovation rassemble les troupes sous la bannière d’un cluster dédié. Ce dernier a été crée en 2008, et depuis les choses ont bien changé, note Jean-Philippe Arié, à la tête du cluster HealthTech: «Le secteur n’est pas né il y a dix ans, il existe depuis longtemps avec des entreprises bien implantées au Luxembourg, et l’université était également déjà là. Mais il est vrai qu’entre-temps les choses ont changé puisque quelques centres de recherche clés sont nés, le LSCB ou LIH ont atteint une taille critique». Si «seulement» 136 entreprises sont comptées dans le secteur des technologies de la santé, c’est que beaucoup ne sont pas comptabilisées, car leur coeur de métier n’est pas forcément la HealthTech, ou encore par exemple le secteur logistique pour le transport de matériel médical n’est pas comptabilisé non plus. Le secteur est vaste: on estime qu’un tiers est composé de bio pharma, environ 44% de diagnostic ou dispositif médical, les 27% restants sont dans la catégorie «autres». «Cela va des pompes médicales aux aiguilles ou encore aux tests de grossesse, c’est très large», explique Jean-Philippe Arié. Si pour le moment la moitié des entreprises incorporées depuis 2008 n’a qu’une moyenne de moins de 10 salariés, les disparités sont énormes et cachent un potentiel bien plus important pour le pays: «Ce secteur économique est connu pour créer des emplois indirects, comme des formations aux nouvelles technologies, des consultants pour passer les étapes réglementaires», poursuit le manager du cluster. Pour ce dernier, la principale barrière au développement de l’écosystème réside dans le manque de communication et de réseautage: «Les acteurs technologiques doivent se parler plus, c’est pour cela que nous organisons des événements pour favoriser les échanges. Car les possibilités sont multiples. Par exemple les voitures connectées vont relever sans doute elles aussi intégrer des données médicales, et  permettre de mesurer la fatigue ou le taux d’alcoolémie du conducteur. Les acteurs du numérique ont aussi leur rôle à jouer avec les data center, la cybersécurité etc. Les professionnels des matériaux, de la logistique. Si un dialogue avait lieu entre les différents acteurs, cela donnerait un coup d’accélérateur», estime-t-il.

Les pépites du secteur médical

Nium, ViewMind et Doctena représentent une petite partie des HealthTech

Luxembourg Le secteur de la HealthTech est composé de gros poids-lourds mais aussi de jeunes pousses. Avec un vrai coup d’accélérateur depuis une dizaine d’années, petit tour d’horizon de ces nouveaux venus qui apprécient l’écosystème luxembourgeois. Qu’ils soient au Luxembourg depuis toujours ou depuis peu, ces entrepreneurs ont tenté l’aventure des technologies médicales. Alberto Noronha fait partie de l’aventure Nium, spin-off de l’Université du Luxembourg. Ce dernier travaille avec le secteur de l’agroalimentaire pour dresser à terme des programmes de nutrition personnalisés, dans le cadre d’une prise de conscience mondiale des consommateurs sur l’influence de l’alimentation sur la santé. Si l’un des partenaires de Nium est au Luxembourg, la jeune pousse mise sur les marchés internationaux, car c’est là que les tests cliniques ont lieu. Alberto Noronha analyse ainsi les données de ces tests pour les groupes industriels et espère ainsi clarifier comment les produits vendus affectent le métabolisme des consommateurs. «Notre focus est pour le moment la population européenne, nous sommes dans une première phase où nous voulons comprendre les effets, avec pour objectif final de proposer des régimes alimentaires personnalisés», explique le chercheur. Soutenu par l’Université, le FNR ainsi que le programme Fit4Start, Alberto Noronha peut développer son produit sans trop de pressions: «Je n’ai pas d’incertitudes que d’autres start-up peuvent avoir. Au Luxembourg nous avons accès rapidement aux preneurs de décision, c’est un marché certes petit, mais très bien connecté». Un test pour détecter les formes de démence

Matias Shulz fait également partie d’une spin-off d’une université en Argentine. Fondateur de ViewMind, ce dernier a élaboré avec son équipe un test pour détecter les formes de démence, bien plus rapide et moins intrusif que les tests actuellement réalisés par les neurologues: «Les médecins pratiquent des batteries de tests qui durent plusieurs heures, ils font passer un IRM, interrogent les proches, c’est long et fastidieux. Notre test comprend un logiciel installé sur un ordinateur avec un casque et ne prend que 10 à 12 minutes pour le même diagnostic», explique le chercheur. Si ViewMind a déjà fait ses preuves en Argentine, avec toutes les autorisations des autorités médicales, la start-up doit obtenir le sésame européen. Pour cela, elle effectue actuellement des tests cliniques en Espagne et au Royaume-Uni, mais c’est l’approche luxembourgeoise qui a séduit les Argentins: «Un de nos investisseurs en Europe nous a parlé de Fit4Start vu que nous voulions développer notre produit en Europe. C’est en cherchant des informations sur le Luxembourg que j’ai vu leur programme sur la démence qui m’a beaucoup intéressé. Ici nous sommes proches de tout, nous avons déjà eu un engagement de bonne volonté de la part des ministres de la santé et des finances, c’est encourageant», explique le chercheur qui n’est installé au Luxembourg que depuis trois mois. Mais pourquoi développer un test pour une maladie qui ne connaît pas de traitement? «C’est un outil à la disposition des médecins pour poser un diagnostic, plus tôt la démence est détectée, plus la prise en charge permet de retarder les symptômes pendant plusieurs années. Cela permet de gagner du temps, que le patient reste autonome plus longtemps, que les proches puissent se préparer, et c’est autant d’argent économisé. Sans compter que l’on peut espérer des traitements pendant ce temps», explique Matias Shulz.

Patrick Kersten n’est quant à lui pas à son coup d’essai. Doctena est sa dernière pépite: un système digital de prise de rendez-vous médicaux. Pour ce dernier, ce ne sont pas les patients qui sont à convaincre, mais les médecins: «Ce secteur est fabuleux, c’est la digitalisation qui se réalise car le patient est en confiance. Le gouvernement luxembourgeois a fait beaucoup en ce sens, l’écosystème a changé, il est très accueillant. C’est une super opportunité pour le secteur de la santé, notamment car la coordination se fait bien entre les hôpitaux et le ministère de la santé, ici les chemins sont courts, c’est une force incroyable», estime l’entrepreneur qui touche avec Doctena un médecin sur quatre dans le pays. AUDREY SOMNARD

«Le besoin médical est énorme»

Le Luxembourg mise sur des PME de qualité

Luxembourg Françoise Liners est Chargée de la Direction des Technologies de la Santé au ministère de l’Economie. Avec un écosystème encore relativement jeune, elle explique comment le Luxembourg a sa carte à jouer dans le secteur des technologies de la santé.

Cela fait dix ans que le secteur HealthTech se développe plus intensément, fait-il partie des priorités du gouvernement dans sa politique de diversification de l’économie?

Françoise Liners Oui, les HealthTech font clairement partie du plan stratégique gouvernemental qui a été mis en place entre 2008 et 2010, notamment avec des investissements massifs dans le domaine de la recherche publique biomédicale. L’IBBL (Integrated BioBank of Luxembourg) a été crée, ainsi que le LSCB qui met un focus sur la maladie de Parkinson. L’objectif était de créer des masses critique de recherche, et c’est le cas désormais avec des publications scientifiques notamment. Le besoin médical est énorme, notamment pour certains cancers où la médecine personnalisée permet de mieux les identifier. En parallèle, l’écosystème se développe via des aides gouvernementales, le programme Fit4Start a par exemple intégré les HealthTech depuis deux ans, lors de la dernière édition ils ont eu plus de 60 candidatures pour seulement 5 places, c’est encourageant.

Quelles sont les barrières au développement de l’écosystème?

Liners L’investissement privé reste compliqué, c’est le cas dans toutes les activités industrielles du secteur de la santé. La particularité c’est que le contexte règlementaire pour les médicaments et tous les dispositifs médicaux est contraignant, c’est le marquage européen «CE» qui garantit la qualité du produit. Pour l’obtenir, il faut beaucoup d’études cliniques, donc beaucoup d’investissements. Toute la phase pré-clinique est plus facile, mais dès qu’on entre dans la phase clinique, il faut alors avoir accès à plusieurs millions. Plus le risque est élevé, plus il faut rassurer le régulateur avec des études cliniques et des données en général. Au Luxembourg, nous représentons une petite cohorte de patients, mais cela donne une première phase d’éléments. Ensuite, toutes les études sont multi-centriques, c’est à dire que les données proviennent de plusieurs pays. Les essais sont ensuite réalisés dans des conditions réelles, par exemple dans un vrai hôpital avec les aléas de la vie quotidienne. Puis c’est la phase de remboursement, ce qui peut être compliqué dans certains pays. Ici au Luxembourg nous pouvons couvrir toute la chaîne, jusqu’à la CNS qui est notre interlocuteur unique.

Quel est l’intérêt pour le pays que ce secteur se développe?

Liners Que les patients accèdent à de l’innovation médicale, et ce rapidement. La variable coût/bénéfice pourrait se développer pour que le Luxembourg devienne attractif. Nous sommes très sélectifs sur les projets retenus, à condition que ces derniers fassent sens.

En décembre dernier, le Conseil de gouvernement a approuvé le projet de loi portant création d’une Agence nationale des médicaments et produits de santé, sous forme d’un établissement public. C’est un facteur clé pour que le ministère de la Santé règle les aspects de surveillance de marché, comme la CSSF le fait avec les marchés financiers. Cela permettra au pays d’être encore plus attractif. Nous avons une stratégie à long terme de communication sur les pépites de l’écosystème, nous axer sur la qualité et la valeur ajoutée. Nous n’avons pas de grand groupe pharmaceutique au Luxembourg, mais nous pouvons miser sur les PME avec une stratégie de développement à l’international. En cas de crise, c’est encore celles qui résistent le mieux. AUDREY SOMNARD