CATHERINE KURZAWA

Cela fait six ans que Boko Haram terrorise le nord-est du Nigeria dans une indifférence qui atteint des sommets. Certes, on se souvient de la mobilisation mondiale «Bring Back Our Girls» portée par de nombreuses célébrités l’an dernier, après l’enlèvement de 276 lycéennes par les insurgés islamistes. Mais aujourd’hui, la mobilisation autour des jeunes filles a pris un sérieux coup de mou, inversement proportionnel à l’avancée de Boko Haram. Il faut dire que la terreur règne en maître au Nigeria, où les rares journalistes encore présents sont reclus dans la capitale Abuja, située à 900 km de la zone contrôlée par le groupe d’insurgés.

Résultat, peu d’informations filtrent des attaques de Boko Haram et les éléments qui parviennent à la presse sont de l’ordre de «l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours». Difficile dès lors de conscientiser l’opinion internationale voire de solliciter l’aide pour venir en aide aux victimes. Qui plus est, les attaques se suivent et se ressemblent pourrait-on dire, et dans les journaux, le sujet passe de l’en-tête de page à la brève en bas de colonne. Un triste constat qui fait les choux gras du groupe islamiste. Imaginez donc: en opérant pour ainsi dire coupés du monde et en toute impunité, ils peuvent au choix faire des carnages ou bien le laisser croire puisque de toute façon, rares sont ceux qui oseront venir vérifier sur le terrain. La boucle est bouclée. Boko Haram est en train de remporter une guerre d’un genre nouveau: une guerre où les pertes sont à la fois humaines, matérielles et informationnelles. Le groupe a les clés du Nigeria et celles de la communication. Il gère comme bon lui semble les éléments à diffuser. Dernier exemple en date lundi dernier, où il a posté une vidéo sur YouTube pour répondre au gouvernement local qui s’est donné pour objectif d’éradiquer la formation d’ici à six semaines. D’un ton hautain vis-à-vis des autorités, le discours du chef de Boko Haram n’a montré qu’une seule chose: Abubakar Shekau est sûr de lui et ne craint personne. Tant les médias que les autorités ignorent combien son effectif compte d’hommes, vraisemblablement quelques milliers. Cela veut tout dire et rien dire. Et quand le gouvernement annonce la mobilisation de 8.700 hommes en collaboration avec les pays limitrophes, cela peut paraître impressionnant mais personne ne sait si cela peut faire ou non le poids contre l’association terroriste. Celle-ci a décidément tout compris: moins on en dit, moins le camp adverse peut répliquer. D’ailleurs, beaucoup de personnes ignorent même les fondements et les revendications de Boko Haram.

L’organisation opposée à l’éducation occidentale affiche certes des idées proches d’Al-Quaïda et de l’État Islamique mais reste discrète sur le fond de ses intentions. Tout juste sait-on qu’elle a proclamé un califat au nord-est du pays et que le gouvernement a affiché sa volonté de le faire tomber. Mais de nouveau, sans informations, il n’est pas possible d’agir proportionnellement à la menace et cela, tant sur le plan militaire que sur le plan humanitaire. L’AFP estime que depuis 2009, Boko Haram aurait tué plus de 13.000 personnes et déplacé 1,5 million d’autres. Voilà sans doute la partie visible de l’iceberg qui, comme le reste finalement, reste plongé dans un épais brouillard.