LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Le libre choix des consommateurs ne s’applique pas vraiment dans les faits

Luxembourg 20 ans après le début de la libéralisation du marché électrique, les consommateurs n’ont pas encore bien intégré la possibilité de changer de fournisseur, et pour cause.

«Avant la libéralisation, le marché était géré par des groupes intégrés. Puis un marché de “gros” s’est créé, un peu comme dans le monde financier. Il s’est ouvert à toute sorte d’échanges. Il y a eu aussi la venue de l’éolien, avec des quantités énormes à prix nul, cela a eu un impact sur le marché. Mais aujourd’hui la situation n’est plus du tout comparable», explique Claude Hornick, chef de service Energie au sein de l’ILR. Pour le doctorant de l’Université du Luxembourg Alexander Scheibe (Auteur de «Utilisation de scénarios dans la politique européenne de l'électricité : Le plan décennal de développement du réseau»), «la libéralisation a été le résultat d’une tendance amorcée dans les années 80 avec la globalisation de l’économie, qui a rendu la concurrence plus accrue. C’était une étape logique après la libéralisation des télécoms, poussé par la Commission européenne. Mais les compagnies nationales qui avaient un monopole étaient loin d’être ravies, elles ont eu une grande influence». 

«50 à 60 euros d’économies par an»

Mais pour le marché de détail, l’Union européenne a donné le choix aux consommateurs de pouvoir opter pour leur fournisseur. Chaque pays européen a mis en place un institut régulateur, comme au Luxembourg avec l’ILR. Peu de clients sont conscients qu’ils peuvent changer de fournisseur facilement, ou ils n’en voient pas l’intérêt: «Les consommateurs ne sont pas conscients de cette différence entre régulateur et fournisseur, c’est seulement l’énergie à proprement dite qui est facturée aux consommateurs. Cela fait douze ans que le marché s’est libéralisé pour les ménages. Mais aujourd’hui seulement un consommateur sur 100 change de fournisseur chaque année, c’est très peu. A cela, plusieurs raisons. Le coût de l’énergie est très faible au Luxembourg comparé au pouvoir d’achat que dans le reste de l’UE, notamment car la part de taxes est très faible. Ensuite, les écarts de prix entre les différentes offres sont trop peu significatifs pour motiver à changer de fournisseur. A 10 ou 20% de différence, cela donne 50 à 60 euros par an d’économies, pas de quoi motiver les consommateurs, même si les démarches pour changer sont relativement simples », note Claude Hornick. Cela vient également du fait de l’évolution de la facture: «Ce qu’il faut savoir c’est que les factures d’électricité étaient différentes dans les années 90. A ce moment-là, 85% de la facture étai dédié au coût de l’énergie, aujourd’hui le taux est tombé à 35%. Le reste des 65% de la facture sont des taxes et des coûts liés au réseau électrique», précise le chercheur.

Des offres similaires

En 2010-2012, les offres avec des mix d’énergies renouvelables ont vu le jour, les fournisseurs ont obtenu la garantie auprès des centrales, notamment allemandes, «si bien que tout le monde a fini par s’aligner en proposant des offres similaires», observe le chef de service. Seules les entreprises devraient tirer leur épingle du jeu car elles consomment beaucoup plus que les ménages.

La grande différence est donc la croissance de la part des énergies renouvelables, qui va continuer d’augmenter, car «les coûts de production sont en train de baisser, ce qui apporte une vraie alternative aux centrales conventionnelles», poursuit Claude Hornick. «Le seul problème c’est que les énergies renouvelables n’ont pas un rendement planifiable, car le réseau doit rester stable en production, et les batteries vont pouvoir certainement équilibrer le réseau à terme». L’énergie dit «verte» serait pour Alexander Scheibe le seul argument qui peut faire basculer les consommateurs, au-delà de l’aspect financier de la facture énergétique: «Certains consommateurs sont sensibles à opter pour une offre qui ne comprend pas d’électricité issue de l’industrie nucléaire, avec plus d’énergies renouvelables, ce qui correspond à leurs valeurs. Au Luxembourg, cette électricité dite “verte” vient quasi exclusivement d’Allemagne. A l’avenir, des petits producteurs d’électricité, qui ont des panneaux solaires etc vont pouvoir se regrouper sous forme de coopératives pour vendre leur électricité sur le réseau. Cela n’aurait jamais été possible avec des situations de monopole. Cela sera sans doute aussi très intéressant pour les entreprises qui vont pouvoir produire plus d’électricité», explique-t-il. 

Mieux maitriser sa consommation en temps réel

Que peut-on attendre de cette libéralisation dans le futur? Pour le doctorant, les nouvelles technologies vont permettre de mieux maitriser sa consommation d’électricité en temps réel. «Cela va permettre par exemple d’utiliser de l’électricité à des moments où elle est moins chère, mais ces dispositifs sont encore très coûteux, et pour l’énergie renouvelable se pose les problèmes de batterie. Mais on peut penser à des applications différentes. Par exemple, un chauffe-eau rempli d’eau chaude par des énergies renouvelables peut rester chaud pendant environ 48 heures. Cela peut permettre de chauffer une maison. Les consommateurs d’aujourd’hui vont devenir à terme des «prosommateurs» qui vont produire leur propre électricité, avec la blockchain et des systèmes électriques décentralisés, cela va devenir de plus en plus simple».