LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Le Luxembourg est leader dans le secteur de la microfinance mondiale

Avec 60% des fonds alloués à la microfinance dans le monde domiciliés au Luxembourg, le pays se veut leader en la matière. Christoph Pausch, le secrétaire exécutif de la plateforme e-MFP qui organise la Semaine européenne de la Microfinance du 14 au 16 novembre à Luxembourg, revient sur les enjeux d’un secteur qui a dû s’adapter aux évolutions du secteur monde de la finance traditionnelle.

Quel est le rôle de la digitalisation pour le secteur de la microfinance?

CHRISTOPH PAUSCH Il y a un potentiel énorme, mais il faut faire attention aux inconvénients. Quand on est dans un milieu rural, que les clients sont à des kilomètres à la ronde et n’ont pas les moyens de se déplacer en voiture, le potentiel de la digitalisation est très grand. Par exemple pour mettre en sécurité les données sur les cloud, particulièrement dans des pays où les catastrophes climatiques sont fréquentes. On peut aller beaucoup plus loin et économiser énormément, surtout en termes de fraude et de sécurité.

Je connais le cas d’une institution en Ethiopie, où les agences doivent reporter manuellement leurs activités mensuelles à leurs sièges. Avec une digitalisation de ces données, cela permettrait un suivi plus régulier, et ainsi d’éviter les éventuelles fraudes. On peut aller beaucoup plus loin et économiser énormément, surtout en termes de fraude et sécurité. Aujourd’hui je pense qu’aucun acteur de la microfinance ne peut se passer de la digitalisation.

Mais il ne faut pas oublier que la microfinance a beaucoup misé sur l’aspect humain et le contact avec les clients. Dans la microfinance, le social est important. Aujourd’hui on prend en compte l’aspect financier, social, mais aussi environnemental. Certains acteurs nouveaux dans le secteur de l’inclusion financière, comme par exemple les Fintech, les opérateurs de réseaux mobiles etc., n’ont pas forcément ces mêmes objectifs. Il est plus difficile pour eux d’investir dans les zones rurales. Il est donc important de ne pas délaisser ces zones à la microfinance uniquement. La finance responsable doit être au cœur des activités de tous les acteurs.

A l’heure où les banques et le monde de la finance communiquent beaucoup sur la finance responsable etc., comment éviter que vos activités ne soient là que pour redorer l’image de ces établissements, sans finalement faire concrètement avancer les choses?

PAUSCH Le système bancaire traditionnel a commencé à s’y mettre depuis la crise, mais l’aspect social, la responsabilité que nous avons envers nos clients, cela vient de la microfinance et c’est le meilleur exemple que notre secteur peut fournir à la finance traditionnelle. Notre mission sociale est de s’assurer que les clients ne s’endettent pas, qu’ils savent ce qu’ils vont faire de leur prêt. Le but est d’améliorer leur vie, pas de la rendre plus difficile. Peut-être que les banques traditionnelles ont admis qu’il était temps de traiter tous leurs clients de la même manière.

 Parce qu’elles sont obligées?

PAUSCH C’est une obligation morale et c’est aussi un retour de bâton après la crise financière. Beaucoup de gens ont souffert car dans le secteur financier traditionnel, on a distribué des prêts à tout va sans se préoccuper des conséquences. Leur image a beaucoup souffert. Même dans la microfinance, il y a eu aussi des problèmes il y a une dizaine d’années, certains des acteurs ont accordé des prêts sans trop regarder et ont causé de gros problèmes à leur clients. Cela a incité tout le secteur à mettre la responsabilité au cœur de nos activités. Après le Prix Nobel de la paix en 2005, tout était rose, on pensait que la microfinance allait résoudre tous les problèmes. Mais on s’est rendu compte que sans encadrement, la microfinance peut avoir un impact négatif. Cela a été une bonne leçon pour le secteur.

Des mesures ont été mises en place pour pallier les erreurs du passé?

PAUSCH Depuis dix ans, les choses ont bien évolué. Le secteur a mis en place plusieurs initiatives visant à assurer une responsabilité sociale vis-à-vis des clients, comme par exemple la «Social Performance Task Force».

A noter également le projet «Mimosa». C’est une simulation qui permet de mesurer le niveau de surendettement des clients dans une même zone, ce qui pourrait être dangereux. Ce projet est domicilié chez e-MFP au Luxembourg et soutenu par le gouvernement.

Ce qui importe, c’est que le client doit rester au centre. Notre plateforme rassemble 130 membres qui travaillent ensemble, le but final est de faire avancer le secteur ensemble.

La microfinance est habituellement associée aux pays du Sud. Mais monter sa petite activité demande également de petits moyens dans les pays du Nord, est-ce que la microfinance y fait aussi sens aujourd’hui?

PAUSCH La microfinance a deux buts: dans les pays du Sud, elle combat la pauvreté extrême, dans le Nord elle combat plutôt le chômage. Microlux, une institution microfinancière luxembourgeoise a par exemple été fondée il y a deux ans pour ceux qui n’ont pas accès au circuit bancaire traditionnel. Il s’agit pour la plupart de réfugiés qui veulent lancer leur restaurant, école de danse, salon de beauté ou de coiffure. Ils leur fournissent des services financiers, mais ils ont aussi besoin de coaching car l’accompagnement est quelque chose d’essentiel.